Le retour dans l'OTAN est un renoncement
Notes - Henri Olivier et Gabriel Arnoux* - 06 Mars 2009Le Président de la République annoncera prochainement la réintégration de la France dans l'ensemble des structures de l'OTAN. Cette décision sera lourde de conséquences politiques, diplomatiques et sécuritaires. La Présidence française de l'Union européenne n'a pas su assurer l'émergence d'un pilier européen au sein de l'OTAN, qui aurait posé les bases de cette réintégration. Il faut tirer les conclusions de cet échec et renoncer à cette décision.
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Le 4 avril prochain – à moins que le Parlement français ne s’y oppose - Nicolas Sarkozy annoncera la réintégration de la France dans l’ensemble des structures de l’OTAN lors du Sommet du 60eme anniversaire de la création de l’Alliance qui se déroulera fort symboliquement à Strasbourg et à Kehl. Cette décision est effectivement une petite mesure du point de vue technique. Elle peut être présentée comme marquant l’achèvement logique d’un processus engagé au lendemain de la guerre froide, permettant de signifier symboliquement notre attachement à nos alliés, en particulier américains, pour nous placer en position d’interlocuteur privilégié et nous donner un poids à la hauteur de nos engagements actuels.
Le Gouvernement se garde bien pourtant de procéder à un bilan coût-avantage d’un choix qui est en fait aussi lourd que probablement irréversible. Les gains politiques et sécuritaires restent largement à démontrer tandis que le coût symbolique et diplomatique est considérable. Le retour dans l’OTAN sera perçu comme la marque d’une banalisation de notre pays dans le camp occidental, d’un affaiblissement de notre autonomie et d’un renoncement à nos ambitions pour l’Europe.
La Présidence française de l’Union européenne (PFUE) avait placé le développement de l’Europe de la défense au premier rang de ses priorités pour montrer que nous ne tournions pas le dos à nos objectifs en ce domaine. Notre nouvelle attitude à l’égard de l’OTAN devait même permettre de débloquer certains dossiers. Malheureusement, le bilan de la PFUE est maigre, au plan stratégique ou en matière de capacités, et il ne saurait donc justifier la politique engagée. Seule l’émergence d’un pilier européen dans l’OTAN pourrait justifier le retour de la France dans la structure de commandement intégré. La décision prématurée du Président de la République risque au contraire de signer la mort définitive de ce projet en entérinant une forme de division du travail entre l’Alliance et une Union européenne définitivement incapable de prendre en charge sa propre sécurité.
Réintégrer l’OTAN sans conditions aujourd’hui, c’est aussi cautionner une structure qui élargit ses missions et son champ d’action largement sous l’influence des décisions américaine, et ne propose aucune vision claire des objectifs politiques que nous devrons pourtant assumer par la suite.
Enfin, cette réintégration n’est pas sans effet financiers et humains pour notre outil de défense dont les moyens très contraints seront donc orientés prioritairement vers l’OTAN et non vers l’UE.
Les conditions d’une réintégration utile ne sont donc pas réunies aujourd’hui et il est souhaitable d’y renoncer, quitte à rater le « coup de pub » du sommet de Strasbourg-Kehl que le Président de la République voudrait imposer au pays.
Nicolas Sarkozy va annoncer dans quelques jours sa décision d’achever le retour de la France dans l’ensemble des structures de l’OTAN. Une telle décision n’a pas forcément une importance technique considérable. Elle montre toutefois que la politique suivie, par les autorités actuelles, en matière de défense et de relations internationales ne poursuit qu’une des ambitions affichées pendant la campagne présidentielle et les premiers mois de l’exercice du pouvoir, en privilégiant l’atlantisme à la construction d’une Europe autonome.
Annoncée discrètement, présentée comme une « rénovation des liens entre la France et l’OTAN », cette réintégration était conçue à l’origine comme un élément essentiel d’une stratégie comportant deux aspects : l’approfondissement de l’Alliance Atlantique et l’édification d’un pôle européen de défense autonome vis-à-vis des Etats-Unis. La situation de la politique européenne de sécurité et de défense au lendemain de la présidence française de l’UE montre qu’il est illusoire de considérer que l’Europe pourra exister à l’avenir autrement que par l’intermédiaire de l’OTAN.
Le retour dans l’OTAN se réalise en fait en renonçant aux ambitions européennes de notre pays sans que, les conséquences de notre réintégration au sein de l’OTAN aient été soigneusement analysées. Car la France choisit de renoncer à une position qui lui procurait de nombreux avantages pour entrer de plain pied dans une organisation dont les finalités, et les missions qui en découlent ne sont pas encore définies.
I - UNE DECISION TECHNIQUEMENT SIMPLE, POLITIQUEMENT LOURDE D’IMPLICATIONS
1.1 - LA FRANCE N’A EFFECTIVEMENT QU’UN PETIT PAS A FRANCHIR POUR REINTEGRER L’OTAN
A l’heure actuelle, la France participe pleinement à l’ensemble des activités de l’OTAN. Les institutions auxquelles elle ne prend pas part, si elles ont leur importance, sont en nombre très limitées.
Un rapprochement amorcé dès l’élection de Jacques Chirac
L’effondrement du « bloc de l’Est », symbolisé par la dislocation du pacte de Varsovie, a privé l’OTAN de son ennemi désigné. La France, consciente de cette évolution, a entamé une modernisation de sa position, héritée de 1966. En effet, depuis cette date, elle ne prenait part, en tant que membre de l’Alliance Atlantique, qu’aux débats et aux décisions du Conseil de l’Atlantique Nord, mais ne siégeait pas dans les autres organes chargés de veiller à l’activité quotidienne de l’OTAN. De plus, ses officiers n’étaient pas intégrés aux structures de commandement de l’OTAN, mais étaient placés auprès de ces dernières, au sein de missions militaires.
En 1995, la France a ainsi annoncé sa participation aux futures réunions des ministres de la Défense ainsi que la réintégration de ses chefs d’état-major au sein du Comité militaire. La France a également repris sa place dans l’immense majorité des instances intergouvernementales. Enfin, certains officiers ont été associés au grand quartier général des forces alliées en Europe (SHAPE). Ils peuvent en être retirés à tout moment : on parle donc d’officiers insérés et pas intégrés.
Adoptée principalement pour permettre à la France de développer de manière autonome son outil nucléaire, mais également afin de ne plus accepter de bases militaires américaines sur le sol français, la décision du Général De Gaulle de sortir la France du commandement intégré de l’OTAN a donc été remise en cause dès 1995.
La France n’est absente que de quatre structures sur plus de 400
Du fait de cette évolution, la situation actuelle de la France au sein de l’OTAN est plus proche que jamais de celle des autres membres de l’organisation. Allié actif, la France n’a jamais cessé d’apporter son soutien aux opérations de l’OTAN, dont elle est aujourd’hui le cinquième contributeur en hommes, et le deuxième contributeur financier.
Par ailleurs, la France n’est exclue, à l’heure actuelle, que de deux structures otaniennes, le Comité des plans de défense (DPC), et le Groupe des plans nucléaires (NPG) ; ainsi que des deux instances exécutives qui leur sont rattachées. En raison de la particularité de son outil nucléaire, la France a d’ailleurs depuis longtemps fait savoir qu’elle ne rejoindrait pas le GPN.
Enfin, la France a, au cours des années, renforcé de manière notable son contingent placé auprès de l’OTAN, ou mis à disposition de celle-ci dans les cas les plus extrêmes. Le nombre d’officiers insérés a ainsi été accru à la suite du sommet de Prague, qui a également vu la naissance de la Force de réaction rapide de l’OTAN (NRF) à laquelle la France est l’un des principaux contributeurs.
Par conséquent, le retour de la France dans l’OTAN n’apparaît, d’un point de vue technique, qu’une décision d’importance très relative. Il s’agit simplement d’intégrer le DPC, dont les avis ne sont pas contraignants, et d’augmenter le nombre d’officiers français affectés à des tâches en rapport avec l’OTAN.
1.2 - UN PAS QUI RESTE DIFFICILE A REALISER
En apparence simple geste conclusif d’un processus, le choix de réintégrer aujourd’hui l’OTAN continue en réalité de poser certaines questions fondamentales, et marque, selon les conditions auxquelles il sera négocié, une orientation nouvelle de notre politique étrangère.
Une allocation des ressources qui rend plus difficile la mise en œuvre d’autres projets en matière de défense
La notion de « commandements intégrés de l’OTAN » a considérablement changé depuis 1991. Conçus au départ pour coordonner la réponse de l’Alliance à une éventuelle agression des membres du pacte de Varsovie, ces derniers comptaient plusieurs milliers d’officiers, et de nombreuses implantations, souvent souterraines, disséminées dans toute l’Europe. A l’heure actuelle, les commandements intégrés regroupent un nombre bien moindre de personnels, principalement concentrés au sein du Quartier Général de l’Alliance – le fameux SHAPE, situé à Mons en Belgique – et au sein d’états-majors permanents situés à Naples, Brunssum et Lisbonne.
Dès lors, le retour de la France au sein de l’OTAN consisterait, selon les évaluations qui circulent, en l’envoi de quelques centaines d’officiers au sein de ces structures, principalement à SHAPE. La France hériterait également d’un commandement stratégique particulier, appelé ACT (pour Allied Command for Transformation) dont la mission est de coordonner les efforts initiés par l’OTAN pour réformer sa stratégie, sa doctrine militaire et ses ambitions en matière d’équipement.
Un tel mouvement pourrait peut être favoriser la diffusion des idées françaises, en matière militaire, au sein de l’OTAN. Il est indéniable qu’il risque, dans le même temps, de renforcer l’influence des doctrines otaniennes au sein de nos armées. Il est tout aussi clair qu’une telle décision contribuera encore à réduire les capacités disponibles pour développer l’outil militaire français, et l’Europe de la défense. Les officiers concernés par la décision de réintégrer l’OTAN y sont particulièrement favorable, les carrières offertes par l’Alliance excédant largement celles que la France, ou l’Europe, pourraient garantir. Le choix d’offrir une telle voie royale à nos responsables militaires revient donc, a contrario, à réduire d’autant les ressources humaines disponibles notamment pour le développement de l’Europe de la défense.
Un choix diplomatique discutable
En retournant au sein de l’OTAN, la France choisit d’envoyer un signal fort concernant la relation qu’elle entend désormais développer avec les Etats-Unis. L’élection de Barack Obama paraît ouvrir à cet égard des perspectives très positives : la France offrirait aux Etats-Unis le gage de son adhésion pleine et entière à l’OTAN, afin de participer à l’édification du monde nouveau que le nouveau Président américain appelle de ses vœux.
La « normalisation » de la position française au sein de l’OTAN serait également un facteur rassurant pour nos partenaires européens, notamment les membres les plus récents de l’Union européenne, pour qui notre spécificité au sein de l’Alliance était le signe de l’existence d’un « agenda caché » au terme duquel la France entendait développer une défense européenne conformément à ses intérêts propres.
Ces arguments peuvent être entendus. Mais il faut surtout mesurer les bénéfices de notre réintégration au regard de l’indiscutable coût diplomatique et symbolique que cette décision aurait pour notre pays. Malgré tous les arguments que l’on pourrait raisonnablement avancer contre cette idée, le retour de la France dans l’OTAN sera lu comme la fin d’une exception et comme un alignement de la France sur la politique étrangère des Etats-Unis. Dès lors, le choix de rentrer dans l’OTAN, si l’on admet qu’il permet de consolider la relation transatlantique et de rassurer certains de nos partenaires européens, aura pour contrepartie d’affaiblir durablement la crédibilité d’une diplomatie française autonome, capable de marquer à tout moment sa différence.
Pour parer cet argument, le choix a été fait, dès l’origine, d’associer la réintégration dans l’OTAN et l’édification d’un outil de défense européen complet et autonome. L’idée, intéressante au demeurant, consistait à promouvoir une Europe forte dans une OTAN mieux intégrée afin de faire de l’Alliance Atlantique un véritable forum de dialogue entre l’Europe et les Etats-Unis. Or, la décision de retourner dans l’OTAN alors même que les conditions d’émergence d’une Europe de la défense sont plus que jamais remises en question.
2 - UN CONTEXTE PARTICULIEREMENT DEFAVORABLE QUI REND OBSOLETE LA STRATEGIE GOUVERNEMENTALE
2.1 - LE MAIGRE BILAN DE LA PFUE EN MATIERE DE DEFENSE
Si, au cours des derniers mois, les négociations préalables à la réintégration dans l’OTAN ont été menées tambour battant, il en va tout autrement de la création d’une Europe de la défense, ne serait-ce qu’en raison d’un calendrier et de délais incompatibles avec le travail de fond nécessaire. Sur ce plan, le bilan de la PFUE est d’une totale vacuité, en contradiction avec les engagements pris à la suite de la publication du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale en 2008.
L’absence d’avancées en matière stratégique
Parmi les objectifs fixés par le livre blanc français sur la défense figurait la rédaction d’un livre blanc européen de sécurité et de défense. Ce document aurait eu vocation, à partir d’une analyse stratégique partagée par tous, à définir les objectifs communs de sécurité de l’Union, desquels auraient découlé des cibles à atteindre en matière d’hommes et d’équipements disponibles.
Or, force est de constater que le seul accomplissement de la PFUE en la matière, le rapport sur la mise en œuvre de la stratégie européenne de sécurité remis par Javier Solana au Conseil à la fin de l’année dernière, est une simple réédition de la stratégie européenne de sécurité de 2003.
Il n’offre pas de nouvelle vision stratégique se contentant d’intégrer deux nouvelles préoccupations à celles déjà recensées (cybersécurité et sécurité énergétique) et à fournir une liste des crises existantes et des opérations déjà menées par l’Union.
Par ailleurs, les choix concernant les principales puissances dont les activités intéressent l’Europe d’un point de vue sécuritaire restent largement déficients. Concernant la Russie, dont l’importance pour la sécurité de l’Europe ne saurait pourtant être plus explicite depuis la crise géorgienne, aucune politique innovante n’est proposée, et le texte se contente de principes vagues et de phrases incantatoires. S’agissant des Etats-Unis, les quelques remarques émises sont du même acabit, tandis que certaines phrases reprennent un vocabulaire inédit en Europe et émettent des jugements parfois déplacés (par exemple : « Quand ils ont agi ensemble, l’UE et les Etats-Unis ont constitué une formidable force au service du bien dans le monde »).
L’impasse dans le domaine des capacités
Si l’Europe n’a pas réussi à clarifier sa vision stratégique, elle n’a pas non plus effectué de progrès décisif concernant ses capacités militaires. La déclaration sur les capacités adoptée par le Conseil de l’Union en décembre dernier ne contient aucune avancée notable, et permet même d’identifier des reculs très inquiétants.
Soucieuse de redéfinir l’objectif européen global en matière de capacités militaires (le « Headline goal » adopté à Helsinki en 1999, et qui imposait à l’Union de pouvoir projeter 60 000 hommes pour une opération majeure), la déclaration sur les capacités enregistre un recul conséquent des ambitions européennes en matière d’autonomie de son outil militaire. En effet, la déclaration ne prévoit qu’un objectif de 20 000 hommes déployables dans le cadre d’une opération de maintien de la paix, les autres opérations ayant un caractère seulement civil. Sans remettre en cause l’importance du développement de capacités civiles pour l’Europe, il est clair que la place qu’elles occupent, sans commune mesure avec celle accordée aux capacités militaires, est en contradiction avec l’engagement, soutenu par la France, de développer les capacités militaires de l’Union européenne afin de garantir son autonomie.
Dans ce domaine, le caractère particulièrement vague de la référence faite au renforcement des capacités européennes de commandement d’opérations militaires est particulièrement explicite sur le renoncement français à doter l’Europe d’une défense autonome. En l’absence de moyens de commandement, l’Union européenne se trouve en effet condamnée à compter sur les moyens mis à disposition par ses Etats membres, voire par l’OTAN dans le cadre des accords de Berlin plus – qui régissent les relations entre l’Union européenne et l’OTAN, la première ayant le droit de faire usage des moyens de la seconde sous réserve d’accord mutuel sur les règles régissant l’opération en cause. En se contentant d’appeler à la remise d’un rapport au Conseil en mai 2009, la PFUE se contente de prendre acte de l’impossibilité pour l’Europe de décider, conduire et soutenir une opération militaire de manière autonome.
Concernant les équipements, les rares avancées enregistrées sont soit un rappel d’initiatives déjà engagées (notamment en matière de modernisation des hélicoptères et d’entraînement des équipages, mais également de mise à disposition des images fournies par les satellites Cosmo, Skymed et Helios 2 au profit de l’Europe) ; soit une présentation biaisée de projets considérés comme européens mais relevant en fait de structures multinationales (unité commune d’A400M et mise en place d’un commandement européen du transport aérien, initiative d’interopérabilité aéronavale européenne) ; soit des annonces dont la mise en œuvre ne fait l’objet d’aucun engagement tant les difficultés politiques restent nombreuses (programme de déminage maritime ; projet de drone de surveillance ; mise en réseau des systèmes de surveillance maritime).
Il va de soi que la gravité de la situation budgétaire de l’ensemble des partenaires européens rend encore plus illusoires la réalisation à moyen terme des objectifs esquissés.
Finalement, le seul progrès majeur obtenu par la Présidence française dans le domaine de l’Europe de la défense concerne les échanges d’officiers à des fins de formation. Cet « Erasmus militaire » contribue de toute évidence de manière positive au projet européen. Ce projet, dont on peut souligner le caractère très tardif, ne saurait toutefois se substituer à l’élaboration d’une doctrine militaire européenne autonome.
2.2 - LA SITUATION DE L’EUROPE DE LA DEFENSE NE PEUT JUSTIFIER LE CHOIX DE RETOURNER DANS L’OTAN
La Présidence française de l’Union européenne n’a donc pas réussi à faire évoluer l’Europe de la défense de manière significative. Cet échec met à bas tout l’argumentaire développé par Nicolas Sarkozy concernant le retour de la France au sein de l’OTAN.
Les engagements du Gouvernement reposaient sur deux piliers clairement identifiés
Annoncée dès septembre 2007, la décision de réintégrer l’OTAN lors du soixantième anniversaire du traité de Washington a principalement pour but d’utiliser le caractère symbolique de ce sommet, organisé simultanément en France et en Allemagne au lendemain de l’élection de Barack Obama, pour tempérer les critiques qu’une telle décision susciterait dans le pays.
Toutefois, conscient que la dimension symbolique de ce sommet « franco-allemand » organisé pour célébrer le 60eme anniversaire de l’Alliance ne suffirait pas, tant la position adoptée en 1966 est perçue par la majorité de nos compatriotes comme garante de l’indépendance de la France, le Gouvernement a très tôt accompagné son argumentation en faveur de la pleine réintégration dans l’OTAN d’un engagement très ferme concernant l’émergence d’un pôle européen autonome en matière de défense, y compris au sein de l’Alliance Atlantique. L’objectif affiché était double : conforter la ligne diplomatique française traditionnelle favorable à l’émergence d’une Europe politique capable de prendre en charge sa propre sécurité, et équilibrer l’influence américaine au sein de l’OTAN pour en faire un véritable forum euro-américain, et non une extension de l’armée américaine en Europe.
Cette stratégie était notamment fondée sur l’idée que le retour de la France dans l’OTAN serait décisif pour inciter nos partenaires à intensifier leurs efforts pour contribuer à l’Europe de la défense. Force est pourtant de constater qu’aucun de ces objectifs ne peut être considéré comme raisonnable, au vu de la situation régnant en Europe.
La situation actuelle interdit de penser qu’un tel équilibre pourra advenir à moyen terme
Les grands équilibres en matière d’Europe de la défense n’ont malheureusement pas beaucoup évolué depuis 2007. Trois Etats membres continuent de fournir un effort financier significatif en matière de défense, à savoir la France, la Grèce et le Royaume-Uni. La Grande-Bretagne et la France se distinguent particulièrement en matière d’investissements dans la recherche-développement en matière d’équipements militaires.
En plus de la dimension budgétaire, les choix d’équipements révèlent le peu d’intérêt suscité par l’Europe de la défense auprès de nos partenaires. Ainsi, le Royaume-Uni a clairement laissé entendre qu’il pourrait être amené à privilégier le recours à des avions de transport américains si les difficultés du programme A400M devaient perdurer. De la même manière, l’incapacité des Européens à convenir d’un programme commun de développement d’avion de combat du futur, et le choix de nouer un partenariat avec les Etats-Unis dans le cadre du projet du Joint Strike Fighter, montre à quel point il est difficile de convaincre les Etats de l’importance de doter l’Europe d’équipements militaires autonomes.
Les opérations lancées par l’Union européenne, si elles doivent être saluées comme des étapes importantes dans l’émergence d’une Europe participant à la sécurité mondiale, n’en restent pas moins largement soumises à des impératifs nationaux. Le choix d’établir le quartier général de l’opération EUFOR au Tchad et en République Centrafricaine est révélateur du rôle qu’a joué la France dans le choix, par l’UE, d’intervenir sur ce théâtre. L’opération Atalante de lutte contre la piraterie, si elle semble réunir un consensus plus large, ne concerne là encore qu’un domaine touchant assez marginalement au domaine militaire. En revanche, tous les Etats européens participent largement à la Force internationale d’assistance à la sécurité envoyée par l’OTAN en Afghanistan.
Dans le domaine de la défense, l’Europe n’a pas réussi à affirmer à l’heure actuelle une réelle autonomie et dix ans après le Sommet franco-britannique de Saint-Malo qui lança le processus, on peut s’interroger sur la volonté réelle des Européens de donner son sens à la lettre D de la PESD . L’Union européenne reste tributaire des moyens que lui accordent ses Etats membres et l’OTAN. On lui reconnait certes des mérites et des capacités propres – notamment pour mener des opérations civilo-militaires complexes – mais en matière militaire, le choix de recourir à l’UE plutôt qu’à l’OTAN reste largement dépendant d’une décision prise d’abord dans l’Alliance.. Le semestre de présidence française de l’Union européenne n’a pas modifié cet état de fait. Dans ces conditions, l’idée de réintégrer l’OTAN ne peut être présentée comme une contrepartie à l’apparition d’une Europe de la défense autonome.
3 - LE CHOIX DE L’OTAN FAIT FINALEMENT PESER DE GRAVES MENACES SUR LES INTERETS DE LA FRANCE
3.1 - LA FRANCE REINTEGRE UNE ORGANISATION QUI NE CONNAIT PLUS SA MISSION
La refondation de l’Alliance prendra plusieurs années, et il n’est pas sûr qu’elle se fasse selon les conceptions françaises
Le dernier concept stratégique date de 1999, le sommet de Prague de 2002 n’a pas réussi à lancer les travaux pour sa rénovation en profondeur. La ligne voulue par la nouvelle administration Obama n’est pas connue et aucun projet sérieux ne pourra être discuté à Strasbourg Kehl. Il y aura au mieux une déclaration pour lancer les travaux, et qui devrait se contenter de rappeler quelques grandes valeurs communes, tout en recensant les objectifs politiques de chaque allié, desquels n’émergera sans doute aucune ligne générale claire.
Dès lors, le risque est fort que la conception extensive des missions et du rayon d’action de l’OTAN qui s’est imposée depuis une quinzaine d’année l’emporte. En l’absence de position européenne, les Etats-Unis seront comme toujours en position de force pour conduire l’OTAN vers un concept aussi flou que dangereux d’alliance des démocraties ou d’alliance occidentale, ce qui reste une tentation permanente pour la première puissance militaire de la planète.
Or, la France s’est toujours opposée à ce que l’Alliance évolue vers un concept stratégique qui en ferait un quasi-gendarme du monde. Une telle évolution serait aussi dangereuse pour l’Alliance que périlleuse pour la légitimité des Nations Unies, fussent-elles même les donneurs d’ordre des missions que l’OTAN conduit. Nul ne peut dire si nous serons en mesure d’empêcher durablement cette évolution. Doit-on dès lors apparaître comme davantage associés à une Alliance qui irait de plus en plus en ce sens ?
D’autre part, s’il est clair que l’Alliance est une assurance de défense qui agit dans l’intérêt mutuel des Européens et des Américains, il n’est pas moins évident, dans le monde post-guerre froide, qu’elle ne saurait assurer à elle seule la défense de nos intérêts et de notre sécurité sur le continent eurasiatique. L’Europe doit défendre sa sécurité et ses intérêts dans le monde, et c’est cette perspective qui doit animer la France dans ses choix. Estimer que le retour de la France au sein de l’OTAN sera suffisant pour faire parler les Européens d’une seule voix et pour défendre nos intérêts est un pari dangereux qui ne correspond pas aux expériences passées. La diversité des choix effectués par les Etats européens lors de la guerre en Irak en 2003 a montré à quel point il est difficile pour l’Europe de s’exprimer d’une seule voix face aux Etats-Unis, alors même que la réaction du peuple européen n’autorisait aucune hésitation.
En l’absence de stratégie aboutie, le risque est grand de voir l’Alliance s’élargir inconsidérément
Du danger d’une organisation à objectif variable découle celui d’une alliance à géométrie variable. Si l’OTAN disposait d’une stratégie claire et d’objectifs précis, elle pourrait sans peine définir son espace de sécurité, et en déduire la politique à mener en termes d’extension de ses partenariats et d’intégration éventuelle de nouveaux membres. Aujourd’hui, il semble que la question de l’élargissement de l’OTAN soit plutôt posée en fonction des calculs stratégiques du membre le plus puissant de l’Alliance.
Or, la question de l’extension de l’OTAN ne saurait se réduire au rapport de force entre les Etats-Unis et la Russie. Parce que l’Alliance Atlantique concerne le continent européen, son format doit être adapté en fonction du contexte stratégique propre à cet espace géographique.
A-t-on dès lors intérêt, du point de vue de la sécurité européenne, à intégrer la Géorgie et l’Ukraine dans l’OTAN ? Une intégration au sein de l’Union européenne soulèverait-elle les mêmes difficultés du point de vue de notre sécurité ? Ces deux questions doivent être séparées et, si la seconde est porteuse de promesses pour l’avenir, la première ne susciterait qu’une réaction de puissance de la part de la Russie sans apporter aucune garantie aux Européens concernant l’implication américaine dans la région, une fois les questions énergétiques réglées.
L’élargissement concomitant de l’OTAN et de l’UE, n’est pas une fatalité. La position de la France est l’un des symboles de cette différence, et on peut regretter que notre pays abandonne cette spécificité au moment même où l’Europe a besoin d’être confortée dans l’idée que son autonomie n’est pas une utopie.
3.2 - DANS CE CONTEXTE INCERTAIN, LA POSITION DE LA FRANCE AU SEIN DE L’OTAN EST UN ATOUT QU’IL FAUT PRESERVER POUR LE MOMENT
La réintégration ne conduira pas nos partenaires à dépenser plus pour la défense, et pourrait au contraire nous inciter à réduire nos efforts
L’OTAN est perçue en Europe comme une garantie absolue de sécurité. Les pays de l’Est y ont adhéré car ils y voyaient – comme beaucoup de nos partenaires européens plus anciens- une sorte d’assurance militaire offerte pour un coût budgétaire minime. Le développement de la PESD ne représente évidemment aucun de ces deux attraits, et la Présidence française de l’Union européenne n’a apporté aucun élément permettant de modifier ce constat.
La France a longtemps donné l’exemple d’un pays prêt à payer ce qu’il fallait pour assurer sa défense, ce qui contribuait à en faire un interlocuteur crédible et fiable au sein de l’Alliance, malgré son statut qui lui permettait de marquer sa différence. Officiellement, nous restons dans cette logique et l’objectif de réduction des effectifs, fixé par la loi de programmation militaire pour 2009-2014, est justifié par la volonté de mieux équiper les troupes de demain. Toutefois, dans certains domaines clés, comme la projection de puissance (porte-avions), les décisions sont reportées dans plusieurs années, et de nombreux programmes sont revus à la baisse.
Le retour de la France dans l’OTAN risque donc de nous inscrire dans une « paresse » budgétaire semblable à celle que nous avons si souvent déplorée chez nos partenaires (il faudra bien réduire la dette publique dans les prochaines années) et pourrait en tout cas inciter les autres Etats membres à persévérer dans leur attitude actuelle, au détriment de la construction de la PESD.
La France ne peut pas équilibrer seule la puissance américaine, mais elle ne peut pas renoncer à son originalité avant que l’Europe n’ait accepté d’assumer son rôle historique.
Il n’y a aucun intérêt à défendre la spécificité française au sein de l’OTAN pour une simple question de principe. Mais il est tout aussi illusoire d’imaginer que la France pourra incarner seule une quelconque alternative par rapport aux Etats-Unis. Seule l’Europe peut réussir à équilibrer l’Alliance Atlantique.
Cela implique que des préalables importants soient acquis avant d’apporter les gages français à la réussite du « deal » d’ensemble. Or, à l’heure actuelle, aucun de ces préalables ne sont réunis. Il faut donc renoncer à la décision de réintégrer l’OTAN, quitte à rater le « coup de pub » du sommet de Strasbourg Kehl auquel finalement seul le président de la République tient vraiment. En effet, l’engagement annoncé de la responsabilité du Gouvernement devant l’Assemblée Nationale sur cette question ne doit pas nous leurrer : l’ampleur de la majorité dont dispose le groupe UMP au sein du Parlement limite largement tout risque de surprise, malgré la virulence des critiques au sein même des partis soutenant l’action du Gouvernement.
Notre priorité doit être à continuer de prouver à nos partenaires que leurs intérêts en matière de sécurité sont d’abord en Europe et seulement ensuite dans le lien transatlantique. Ce n’est en aucun cas une attitude anti-américaine, mais c’est le seul choix véritablement européen, celui que la France aurait dû défendre avec courage.
*Henri Olivier et Gabriel Arnoux sont les pseudonymes de deux spécialistes des affaires stratégiques et de défense




