Enjeux et perspectives du partenariat stratégique franco-brésilien
Notes - Johann Beckett, Michel Servet et William Leday - 04 Novembre 2009
L'appel d'offre de l'armée brésilienne dans lequel les Rafales français sont en lice devrait aboutir prochainement. Ce marché, qui s'inscrit dans un partenariat de défense plus large, est emblématique d'une stratégie française visant à constituer un réseau de "têtes de pont" parmis les pays émergents. Cette stratégie doit désormais être poussée encore plus loin pour accéder à une mondialisation réciproquement profitable.
En savoir plus et commenter en bas de page
Télécharger cette note (format PDF)
Synthèse
Depuis 2007, la France a donné une forte accélération à sa relation avec le Brésil, se souvenant opportunément que cet État est, grâce à la Guyane, notre plus grand voisin terrestre, tant en taille qu’en nombre d’habitants. Ce rapprochement, bien qu'engendré par un volontarisme diplomatique s'inscrit dans une certaine continuité historique. Des liens puissants ont été noués par le passé avec le Brésil qui doit notamment son indépendance à la fuite du roi du Portugal à Rio de Janeiro, sous l’effet de l’avancée des armées napoléoniennes. Au XVIe siècle, une tentative d’implantation française dans la baie de Rio avait échoué sur fonds de division religieuse franco-française, comme Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin le raconte.
Ce rapprochement s’inscrit dans une stratégie globale visant à constituer un réseau de « têtes de pont » dans certaines parties du monde en liant des partenariats avec des pays émergents. Le partenariat franco-brésilien est emblématique de cette stratégie. Aujourd’hui notre pays dispose d’une implantation privilégiée sur place (Renault, Peugeot, Essilor, Accor notamment). Cependant la relation se caractérise par une absence de réciprocité si l'on considère les revendications légitimes de Brasilia en termes de débouchés agricoles qui manquent à l'appel.
Le saut qualitatif provoqué par les derniers accords qui se profilent entre les deux pays en termes de transferts de technologie a pu heurter certains commentateurs qui connaissent mal le niveau d'avancement de l’industrie aérospatiale brésilienne en la matière. Le pays de Santos Dumont (co-inventeur de l'avion) est en réalité un partenaire exemplaire pour la France, fécond en retombées commerciales et en complémentarités dans plusieurs domaines restant encore à explorer.
S’il faut saluer les avancées réalisées par le gouvernement français vers cet Etat-continent – plus grand que l’Europe -, il faut profiter de cet élan pour pousser encore plus loin notre effort. Le Brésil est un cas d’école pour accéder à une mondialisation réciproquement profitable.
Pour ce faire, il est nécessaire d'embrasser la réalité brésilienne (I), pointer les insuffisances d'un partenariat aujourd'hui restreint à sa dimension militaire (II) et souligner les nombreux prolongements possibles. De l'issue de cette démarche dépendra la validation de la stratégie partenariale amorcée par Nicolas Sarkozy à l'endroit de plusieurs pays.
La Note
1 - LE BRESIL DE LUIZ IGNACIO DA SILVA : AU-DELA DU MYTHE EN CONSTRUCTION
Plébiscité par les sondages alors que se termine son deuxième mandat, le président Lula a incontestablement été l’artisan du renouveau du Brésil sur la scène mondiale.
1.1 - UNE ORTHODOXIE INTERIEURE MATINEE DE SOCIAL
Sur le plan intérieur, l’ancien ouvrier métallurgiste a su prendre intelligemment le contre-pied de tous ceux qui ne voyaient complaisamment en lui qu’un possible acolyte de Fidel Castro. En effet, la politique de Lula a constitué, pour résumer, à perpétuer l’orthodoxie financière léguée par les sociaux-démocrates tout en poursuivant une politique de réduction de la pauvreté, parvenant ainsi à obtenir une paix sociale. La facture de cette politique clientéliste s’est faite aux dépens des investissements massifs dont avait pourtant besoin le pays. La croissance brésilienne s’est maintenue à environ 4% de croissance alors qu’elle a besoin de 6 à 7% pour être réellement significative au regard de la croissance démographique.
Toutefois, Lula est un président qui fera incontestablement date dans l’histoire du Brésil par sa capacité à rallier des majorités inédites dans un pays de 200 millions d’habitants répartis en classes très inégalitaires. Sa popularité (76% d’opinions favorables) - celle d’un président qui ne pourra pas se représenter - ne doit pas cacher un bilan qui déçoit un nombre croissant de Brésiliens . En effet un grand nombre de questions n’ont pas été tranchées et les tensions géographiques s’exacerbent entre le Nordeste assisté socialement mais quasi abandonné au niveau de la politique d’aménagement du territoire et le Sud, région dynamique de plus en plus proche des standards de développement européens .
1.2 - LE BRESIL ET LE MONDE
Véritable pays-continent, le Brésil n'a jamais pu, jusque récemment, véritablement assumer un statut de puissance régionale, voire internationale, qui aurait dû lui revenir de droit du fait de son poids tant économique que démographique. Devenu indépendant de la tutelle portugaise en 1823, d'abord empire puis république à partir de 1889, balloté alors, de cette date à 1985, entre dictature militaire et entre régime démocratique, l'instabilité des régimes a joué un rôle non négligeable dans cette situation. A ces difficultés intérieures qui déstabilisent le régime, il faut ajouter deux autres facteurs :
- l'hégémonie des États-Unis en Amérique du Sud (l'ironie pour les Brésiliens étant que le pendant sud-américain de l'OTAN fut le pacte de Rio signé en 1947, depuis lors tombé en désuétude) qui a entravé toute politique de puissance régionale en dépit d'un nationalisme exacerbé par les dictatures ;
- un « syndrome d'encerclement », car le Brésil est entouré de pays de langue espagnole (à l'exception des Guyanes) qui de surcroît préféraient encore la lointaine tutelle de Washington à celle trop pesante de Brasilia.
Ce faisceau d’éléments explique en large part le faible rayonnement tant au niveau régional qu'international du Brésil. De ce point de vue, l'instauration définitive de la démocratie en 1985 a assis enfin la légitimité du Brésil, d'autant que cette période sonne le glas des dictatures dans cette région du monde.
L'autre grand fait est la mise en place du MERCOSUR à partir de 1991, vaste marché commun de l'Amérique du Sud. Avec les pays associés, c'est presque tout le sous-continent qui en est membre. Ce marché permet au Brésil d'assumer son rôle de puissance régionale, d'autant que le rival argentin, durement secoué par des crises financières dans les années 2000 semble marquer le pas. Par contre, le Brésil s'est toujours montré critique sur le projet américain de Zone de Libre Echange des Amériques (ZLEA) devant remplacer l'ALENA (accord similaire concernant les pays de l'Amérique du nord dont le Mexique). Brasilia y voit une volonté américaine de mettre une pierre dans un jardin qui prendrait plutôt assise sur le modèle européen.
Avec l'accession de l'ancien syndicaliste Lula au pouvoir en 2002, le Brésil prend de plus en plus souvent la tête du front des pays émergents. Il réclame (au même titre que New Delhi ou Pretoria) un siège de membre permanent du conseil de sécurité de l'ONU. Avec la fin du G8 et l'émergence du G20, le Brésil devient un partenaire écouté et consulté sur la scène internationale. L'obtention des JO de 2016 pour Rio et de la coupe du monde de football en 2014, a valeur de consécration. Ce choix du CIO vient couronner les efforts de Brasilia et assurer définitivement sa place dans les grands pays de la communauté internationale.
C'est dans ce cadre que s'inscrit un partenariat entre la France et le Brésil qui est l'œuvre d'un rapprochement qui n'a pas commencé avec Nicolas Sarkozy, mais il y a déjà une bonne décennie, même s'il change d'échelle
2 - LE PARTENARIAT FRANCE-BRESIL : UNE DIMENSION MILITAIRE PREDOMINANTE
2.1 - UNE INTENSIFICATION DES RELATIONS BILATERALES.
L'établissement d'un partenariat entre la France et le Brésil date du milieu des années 1990 durant lesquels les visites d'État et les contacts entre les présidents Cardoso puis Lula, d'une part, et Jacques Chirac, de l'autre, n'ont cessé de se multiplier, culminant avec l'année du Brésil en France en 2005 et accompagnant l'intensification des échanges entre les deux pays. Le Brésil est devenu ainsi le premier partenaire commercial de la France hors-OCDE (la France étant le huitième partenaire du Brésil), les échanges entre les deux pays dépassaient les 7,5 milliards d'euros et 35 entreprises du CAC40 sont aujourd'hui durablement implantées au Brésil. En ce sens, avec l'organisation du sommet UE-Brésil (22 décembre 2008) en fin de la Présidence française de l'Union européenne et du sommet France-Brésil à Rio (23 décembre 2008), Nicolas Sarkozy n'a fait que prolonger une dynamique déjà lancé par ses prédécesseurs.
L'un des éléments moteur de la dynamique partenariale a été et reste le volontarisme de la France visant à promouvoir le Brésil dans les enceintes internationales, posture qui ne pouvait que combler d'aise l'establishment brésilien. Outre l'intégration dans un premier temps au G8 élargi (G13) puis G20, sa promotion au sein de l'OMC en dépit de différends structurels, notamment dans le domaine agricole, les deux pays ont une vision partagée des relations internationales tant sur les modes opératoires multilatéraux que sur les principes de développement (adossés aux droits de l'homme et à la justice sociale).
Les contrats en jeu dépassent de loin les achats d'armements français réalisés jusque-là par le Brésil (mirage III dans les années 1970 et plus récemment l'ex-porte-avions Foch). Dans le « package » négocié ces derniers mois, l'acquisition de 36 Rafale figure en tête d'affiche mais ne doit pas faire occulter la vente de quatre sous-marins conventionnels Scorpène, le développement de la partie non-nucléaire d'un sous-marin nucléaire d’attaque et d’une base de sous-marins, ainsi qu’un important contrat portant sur les hélicoptères (signé en décembre dernier) . L'ampleur des transactions et la sophistication des systèmes d'armes concernés a engendré une polémique sur les transferts de technologie.
2.2 - LA POLEMIQUE STERILE DES TRANSFERTS DE TECHNOLOGIE
La polémique soulevée par une prétendue témérité des transferts de technologie est un procès injuste fait au Brésil. Partenaire loyal et débouché particulièrement profitable pour nos exportations, ce serait faire un mauvais calcul de penser que le Brésil pourrait poser les mêmes problèmes que la Chine dans le futur en matière de réingéniering . Le Brésil offre une alternative verticale avec des possibilités d’accès aux matières premières et une complémentarité dans l’offre aéronautique, notamment en matière de coopération sur les avions de transport militaires, talon d’Achille de l’industrie française. Faut-il le rappeler, le Brésil est considéré comme la 4ème puissance aéronautique mondiale , notamment très performant dans le domaine des moyen-courriers.
On peut cependant penser que le premier producteur de fer de la planète peut bénéficier des mêmes raisonnements que ceux touchant à la conquête spatiale : la technologie du complexe militaro-industriel brésilien peut permettre de tirer vers le haut toute l’industrie nationale. Un partenariat avec Airbus ou bien Arianespace sont tout à fait envisageables dans une telle perspective dans un futur pas si lointain. Les satellites et l’aéronautique civile ont en effet quant à eux une valeur ajoutée économique directe pour l’aménagement du territoire brésilien.
Idéalement, il eût été de meilleure gouvernance de chercher d'emblée à élargir un partenariat par trop militaire à des domaines aussi structurants que les transports (ligne TGV Sao Paulo – Rio) ou l’aéronautique civile. C’est l’un des nombreux paradoxes des Brésiliens de donner une telle place au militaire alors que le pays n’a pas d’autre ennemi que la pauvreté à combattre. Il faut voir dans ce geste la volonté de se donner des arguments pour prétendre à un siège, légitime, au Conseil de Sécurité de l’ONU.
3 - VERS UN PARTENARIAT MULTIDIMENSIONNEL EMBLEMATIQUE D’UNE NOUVELLE POLITIQUE EXTERIEURE ?
A bien des égards, le partenariat France-Brésil est emblématique. Emblématique par ses prolongations, mais également par ce qu’il révèle d'une nouvelle politique étrangère fondée sur des logiques partenariales.
3.1 - UNE RELATION FECONDE EN DEVENIR
Outre l'implantation d'entreprises françaises présentes parfois depuis des décennies, comme l'Oréal ou Saint-Gobain, qu'il convient de conforter, les économies françaises et brésiliennes recèlent de nombreuses complémentarités, notamment dans des secteurs économiques pourvoyeurs de main d’œuvre faiblement à moyennement qualifiée.
L’agriculture, est à cet égard le levier le plus évident, à condition que les règles des marchés deviennent enfin équitables avec l’Union européenne. On ne peut pas indéfiniment investir massivement dans l’agro-alimentaire brésilien (volailles Doux, sucriers Eridania Béghin etc.) et poursuivre un protectionnisme à courte vue contre les exportations du plus grand pays d’Amérique latine.
Le tourisme est un autre secteur vital, en devenir, pour Brasilia qui part de loin dans ce domaine en comparaison des capacités nationales à une époque où ce secteur connaît le boom mondial de l’écotourisme. Le littoral brésilien possède l’un des potentiels les moins valorisés au monde en comparaison des capacités du pays . Les lois environnementales qui sont très restrictives –contrairement aux idées reçues – permettent d’y développer une activité touristique durable. Des investissements très importants lient déjà nos deux pays (Accor, Club Méditerranée, Air France) mais le meilleur reste à faire. Le tourisme est le premier employeur en France, ce qui démontre qu’il est possible d’aider le Brésil à développer ce secteur, dans un esprit de développement durable profitable aussi pour la Guyane.
C’est en effet sur le plan du développement durable que la France peut approfondir son partenariat avec le Brésil. Depuis 30 ans le Brésil fonctionne au biocarburant et tire une grande partie de son électricité de l’hydraulique. Les constructeurs automobiles français fabriquent au Brésil des centaines de milliers de moteurs Flex (consommant aussi bien de l’essence fossile que du biocarburant) qu’ils n’ont jamais réussi à populariser en France.
Selon les statistiques officielles brésiliennes, la part de ces biocarburants ne représente pourtant que 12% de la surface cultivée. En outre, de nouveaux procédés de transformation permettent d’utiliser la cellulose de bois pour faire du carburant. Or le Brésil dispose d’une industrie papetière très performante et qui s’approvisionne strictement par sylviculture (notamment avec des plantations d’eucalyptus). Les acteurs brésiliens des énergies renouvelables restent incrédules devant le débat que suscite en Europe la réussite de leur « propre » expérience. D’un point de vue géopolitique et dans le cadre d’une stratégie globale visant la diversification des approvisionnements, il serait tout à fait envisageable de faire émerger un partenariat autour d’importations massives d’éthanol éco-certifié en échange de la levée d’une partie des barrières agricoles. S’approvisionner en énergie auprès du Brésil parait plus pertinent que d’accroître la dépendance européenne en carburant fossile venant de régions instables ou rétives à une bonne gouvernance.
3.2 - VERS UNE NOUVELLE STRATEGIE PARTENARIALE ?
Les relations entre la France et le Brésil apparaissent déconcertantes de facilité quand ont les compare avec celles entretenues avec d’autres pays émergents. Le gouvernement français a fait ces derniers temps preuve de volontarisme et cela tranche avec une certaine inertie passée des dirigeants du pays qui semblaient avoir conclu une sorte de traité bis de Tordesillas avec le Portugal et l’Espagne dans cette région. Les développements récents montrent que la mondialisation des échanges laisse du champ pour tout le monde et que le Brésil aspire à diversifier ses échanges. Pour exemplaire qu’elle soit, la diplomatie brésilienne doit être en outre soutenue dans sa volonté de représenter son continent au Conseil de Sécurité de l’ONU.
Du point de vue de l'Elysée, le Brésil a valeur de test et servira (ou non) à valider l'option partenariale que semble prendre la politique extérieure française avec le Brésil, les Emirats arabes unis et le Kazakhstan. Celle-ci n’est pas nouvelle et existait par le passé ; elle prend aujourd’hui une autre dimension puisqu’elle tend à devenir l’axe central de la stratégie française.
D'un point de vue institutionnel, cela se traduit par une mise sur la touche du ministère des Affaires étrangères et européennes et une mainmise de l'Elysée sur les parties les plus sensibles (les plus visibles) de la politique extérieure. Cette posture pose question. Elle recèle des avantages évidents en matière politique et économique, mais elle n'est pas exempte de limites, notamment dans l'exclusivité dont bénéficieraient certains États d'une sous-région par rapport à d'autres.
Vidéos :
"Télézapping du Monde.fr : Rafales, le plus dur reste à faire" ( 08/09/09) | ||





Commentaires
Dans cette même période Marcel Bouilloux Lafont construisait de nombreux ports et rachetait La Société Latécoère en faillite pour en faire la célèbre Cie Aéropostale
S’abonner au flux RSS pour les commentaires de cet article.