Moderniser la vie politique : innovations américaines, leçons pour la France
Essais - Sous la direction d'Olivier Ferrand - 21 Avril 2009Terra Nova présente le rapport de la mission conduite en décembre dernier aux Etats-Unis sur la campagne présidentielle. A partir de 80 entretiens avec les principaux acteurs de la campagne à Washington, New York et Chicago en novembre et décembre derniers, l’étude décrypte les innovations de la campagne présidentielle. Elle en tire des enseignements et des recommandations concrètes pour la vie politique française, tendant à sa modernisation et à la dynamisation de notre démocratie.
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Synthèse:
Le rapport est issu de la mission d’étude qu’a initiée Terra Nova sur les techniques de
campagne utilisées lors de l’élection présidentielle américaine de 2008. Cette mission a été
menée en partenariat avec le Ministère des affaires étrangères, Euro RSCG C&O, La
Netscouade, Opinionway, Spintank, Ipol, le German Marshall Fund of the United States, la
Brookings Institution et le Center for American Progress.
Sous la direction d’Olivier Ferrand, président de Terra Nova, la mission était composée de
douze membres : Matt Browne (senior fellow au Center for American Progress) et Camille
Putois (ancienne chef de cabinet de Ségolène Royal pendant la présidentielle) pour la
stratégie politique ; Laurent Habib (pdg d’Euro RSCG C&O) et Camille Cros (consultante à
Euro RSCG C&O) pour la communication ; Benoit Thieulin (co-fondateur de La Netscouade
et architecte de Désirs d’avenir) et Nicolas Vanbremeersch (blogger, fondateur de Spin Tank)
pour internet et les nouvelles technologies ; Bruno Jeanbart (directeur des études
d’OpinionWay) pour les sondages ; Pierre-Etienne Pommier (fondateur d’iPol) pour les
médias ; Natalie La Balme (directrice de programme au German Marshall Fund), Raffaello
Matarazzo (chercheur à l’Istituto Affari Internazionali), Pauline Peretz (consultante Etats-
Unis au Centre d’analyse et de prévision du ministère des affaires étrangères) et Justin
Vaïsse (chercheur à la Brookings Institution) pour la politique américaine. Le rapporteur de
la mission est Benoît Thirion, chargé de mission à Terra Nova.
Réalisée à partir de plus de 80 entretiens exclusifs et approfondis avec les principaux acteurs
de la campagne à Washington, New York et Chicago en novembre et décembre 2008, l’étude
décrypte les innovations de la campagne présidentielle, notamment de la campagne de
Barack Obama, et en tire des recommandations pour la modernisation de la vie politique
française.
Lorsqu’il annonce sa candidature le 10 février 2007, Barack Obama est un politique peu
connu, sans réelle expérience nationale avec seulement deux années de présence à
Washington comme sénateur de l’Illinois. Comment expliquer, dès lors, sa formidable
victoire contre Hillary Clinton dans les primaires démocrates et son succès historique le 4
novembre 2008 face à John McCain ?
Cette victoire, il la doit certes à ses qualités personnelles, son charisme exceptionnel. Il la doit
tout autant à une campagne révolutionnaire : « la meilleure campagne jamais réalisée », selon
les propres termes de Barack Obama. Sa campagne est d’un genre nouveau : il ne s’agit plus
d’une campagne politique traditionnelle, de conviction des électeurs, mais d’une campagne
visant à créer un mouvement, une campagne de mobilisation.
Mobilisation électorale. Le vote populaire a atteint un record absolu de 131 millions. 15
millions de citoyens qui ne votaient plus retournent aux urnes. Le taux de participation atteint
63% des électeurs en âge de voter (score proche des standards français), contre 55% en 2004,
et des participations oscillant entre 50 et 55% depuis quarante ans. Il faut remonter à la
campagne de John Kennedy en 1960 pour retrouver un tel score.
Mobilisation militante. Plus de 10 millions de personnes ont participé à la campagne
d’Obama. 3 millions ont fait des donations. 1.2 millions ont milité sur le terrain. Du jamais
vu. Barack Obama a créé un immense mouvement, une « communauté Obama ».
Cette mobilisation est à l’origine d’une formidable revitalisation démocratique, un « miracle
démocratique ». Les Américains se sont réconciliés avec la politique. La France peut s’en
inspirer pour son propre espace politique national.
1 - Leçons des Etats-Unis : la campagne Obama, une formidable mobilisation citoyenne
Si Barack Obama a pu générer une telle mobilisation, c’est que l’objectif même de sa
campagne est la mobilisation. La campagne vise plus à susciter et organiser des supporters
qu’à convaincre les électeurs. La mobilisation repose sur trois leviers principaux : le message,
les nouvelles technologies, l’organisation de terrain.
1 - Un message de grande cause : « le changement »
Les campagnes politiques traditionnelles reposent sur un projet politique. Les campagnes
modernes se centrent sur la personnalité du candidat. Barack Obama innove en important dans
le monde politique le modèle des campagnes de cause caritative. C’est la première campagne
politique de type téléthon.
Barack Obama s’est positionné comme le candidat du changement. Dès le début, l’équipe de
campagne analyse que l’enjeu central de l’élection sera le changement : les Américains
rejettent massivement le président sortant et veulent tourner la page. Et Barack Obama est le
meilleur candidat pour porter ce message : il est l’incarnation du changement.
Mais l’originalité de la campagne Obama n’est pas simplement d’avoir identifié dans le
changement un message électoral fédérateur. Son originalité fondamentale, c’est d’avoir
quitté la sphère stricte du politique, rationnelle, et d’avoir suscité la mobilisation d’une
« communauté Obama », fondée sur l’émotion.
La « communauté Obama » se constitue d’abord autour de la personnalité du candidat. La
campagne se fait sur le messager, incarnation du message. Il est vrai que le charisme et les
qualités exceptionnelles du candidat – talent oratoire, leadership, intelligence – ont éclaboussé
l’élection. Il draine ainsi vers lui des foules de supporters.
Mais une telle campagne charismatique pose des problèmes. Si elle mobilise, elle est aussi
clivante : il y a les « fans », les « adorateurs » qui suivent la rockstar, ou le gourou ; et il y a
les autres, qui s’inquiètent de cette hyper-personnalisation d’« Obama first ».
Le coup de génie de la campagne Obama, c’est d’être sorti de cette campagne charismatique
pour basculer vers un nouveau modèle de campagne : la campagne de cause, de type caritatif.
La personnalité d’Obama s’efface derrière la cause du changement : ce n’est plus « vote for
Obama », c’est « vote for change ». « Change has come to America ».
La clé de la campagne de cause, c’est l’appropriation : les électeurs deviennent acteurs du
changement. La texture du message, d’une rare capillarité, permet cette appropriation. Le
changement est une notion suffisamment large et polysémique pour permettre à chacun d’y
mettre sa propre vision du changement. Pour réaliser cette appropriation, le narratif de la
campagne glisse du « je » au « nous » : « yes we can ». De manière très symbolique, le site
internet de Barack Obama met en exergue dans sa bannière ces mots du candidat : « Je vous
demande de croire. Non pas seulement en ma capacité d’apporter un véritable changement à
Washington. Je vous demande de croire en votre propre capacité ». Chacun devient un héros
du changement.
Le message de cause est relayé par une communication de mobilisation. La télévision est
utilisée pour mobiliser. Nombre de publicités se terminent ainsi par une invitation : « join
us ». La communication interne (« one to us ») est prépondérante, afin d’entretenir la
mobilisation. En témoignent les fameuses vidéos de David Plouffe, le directeur de campagne,
postées sur YouTube et envoyées aux militants par e-mail, qui les informent sur la stratégie de
la campagne : il s’agit de leur donner le sentiment de faire partie de la campagne.
2 - Internet, épine dorsale de la mobilisation et de l’organisation « on » et « off line » de la
campagne
Plusieurs campagnes récentes ont compris la puissance d’internet dans la mobilisation des
sympathisants. C’est le cas d’Howard Dean en 2004, avec MeetUp, et de Ségolène Royal avec
Désir d’avenir : ils drainent des dizaines de milliers de sympathisants via internet. Ils font
campagne « on line » mais ils ont du mal à basculer « off line ». Une fois sur le terrain, le lien
entre la direction de campagne et les sympathisants reste sommaire, artisanal. Barack Obama
réalise la promesse d’Howard Dean : recruter et organiser massivement les sympathisants
grâce à internet pour les envoyer de manière coordonnée militer sur le terrain. C’est la
première campagne du 21ème siècle, fusionnant internet et le terrain.
Les outils internet sont utilisés avant tout pour recruter les sympathisants et organiser le
militantisme, moins pour communiquer aux électeurs. Par exemple, la campagne Obama
n’envoie jamais un SMS ou un e-mail à une personne qui ne les leur a pas expressément
donnés.
Les « réseaux sociaux » sont utilisés comme terrain de recrutement.
Dans les campagnes traditionnelles, pour participer, il faut se rendre à la section de son
domicile, ou prendre contact avec le siège de campagne. Cela nécessite une telle énergie que
95% des bonnes volontés sont perdues. Même l’inscription via le site internet du parti ou de la
campagne nécessite encore une démarche active. La stratégie de la campagne Obama
renverse la logique : il ne faut pas attendre que les supporters viennent à la campagne, il faut
aller aux supporters. « Go where the people are ». Or les gens sont désormais sur les réseaux
sociaux d’internet (Facebook, MySpace, mais aussi les réseaux communautaires comme
BlackPlanet, AsianAve, MyBatanga ou MiGente). C’est pourquoi la campagne y nidifie : en
utilisant les réseaux d’internet les plus « liquides » et les plus « viraux », la campagne
d’Obama a pu mobiliser à une large échelle. Chaque mobilisation préexistante est utilisée
pour mobiliser pour Obama. La campagne peut toucher rapidement des millions d’internautes.
Ils n’ont plus qu’un simple click à faire pour mettre un pied dans la campagne : on a baissé au
maximum les barrières à l’entrée.
Le don en ligne constitue le premier niveau d’implication dans la campagne.
La campagne présidentielle 2008 se caractérise par une explosion du financement : 1.6 Md$,
contre 880 M$ en 2004. Barack Obama y écrase la concurrence : 750 M$, contre 350 M$ pour
John McCain. Il y parvient grâce à une innovation fondamentale : le financement populaire.
Les deux-tiers de son financement proviennent de petits dons de moins de 200$. C’est le
modèle de financement du téléthon appliqué à la politique. Ce financement permet de
s’affranchir des lobbies et des grands donateurs. Il permet également de créer du lien : le don
est le signe de l’appartenance à la communauté. C’est en donnant au téléthon qu’on devient
acteur de la lutte contre la myopathie ; c’est en donnant à la campagne Obama que l’on
devient acteur du changement.
Ces petits dons sont collectés quasi-intégralement sur internet, sur le site de campagne de
Barack Obama (mybarackobama.com – MyBO). Là encore, en quelques secondes et quelques
clicks, on peut participer.
L’activité des militants est coordonnée par un réseau social interne.
L’outil principal, c’est MyBO. Le site de la campagne est conçu comme un réseau social de
type Facebook. Il fait circuler les informations de campagne (meetings, évènements…) au
sein de la « communauté Obama ». Plus innovant, il permet aux sympathisants d’entrer en
contact et de s’organiser en équipe pour militer. Structurés en groupes géographiques (DC for
Obama…) souvent très locaux (Prince William County for Obama…) ou thématiques
(Students for Obama, Lawyers for Obama…), ils disposent de moyens d’actions : des kits de
formation, un « package » de documentation de campagne, un programme de porte-à-porte
(programme Neighbor to Neighbor, qui fournit des listes de démarchage de terrain), des listes
téléphoniques pour faire du phoning, etc.
Chaque militant a le sentiment d’être son propre directeur de campagne, avec un tableau de
bord qui agrège les indicateurs de ses actions ou de celles de son équipe : combien d’argent
récolté, combien de personnes approchées, combien de militants recrutés... Mais ce reporting,
qui permet de laisser une grande autonomie aux groupes pour organiser leur travail, permet
également un contrôle serré de leurs actions par le staff de campagne.
D’autres outils sont utilisés. Les SMS : la campagne Obama a collecté 1.3 million de
téléphones mobiles. Et les e-mails : 13 millions. Elle les utilise en abondance, mais
essentiellement pour la communication avec les militants et les sympathisants : informations
de campagne, annonce des évènements, organisation de la campagne de terrain, etc.
Reste enfin un outil exceptionnel : la base de données Catalist.
Barack Obama a réussi le rêve orwellien de tout candidat américain : ficher l’intégralité du
pays. Les Républicains s’étaient lancés dans cette entreprise à partir de 2000, avec Karl Rove.
Elle repose sur la technique du micro-targeting : il s’agit de consolider le maximum de bases
de données existantes (bases électorales, commerciales, politiques) afin d’obtenir des données
individuelles sur tous les électeurs. Ces données sont utilisées pour élaborer des messages
personnalisés, notamment pour le porte-à-porte. La campagne Obama a atteint une nouvelle
dimension dans le micro-targeting. Elle a investi massivement dans l’achat de fichiers (30
M$). Surtout, elle y a ajouté la collecte militante tout au long des primaires et de l’élection
générale : les deux-tiers des informations proviennent de la campagne elle-même. A l’arrivée,
il y a la création de la base de données la plus impressionnante jamais réalisée, Catalist : un
fichier unique qui répertorie individuellement 220 millions d’Américains, avec jusqu’à 600
informations par personne.
3 - La révolution militante
La mobilisation grâce au message de cause et à internet a porté ses fruits : Barack Obama a
levé une armée de 1.2 millions de militants. Cette armée a ratissé le terrain : elle a eu un
contact direct (téléphone ou porte-à-porte) avec 68 millions d’Américains, soit plus de la
moitié des électeurs et 99% des électeurs cibles. C’est là la principale innovation de la
campagne d’Obama : elle a généralisé à l’échelle d’un pays les campagnes de terrain de
démocratie locale. C’est la plus grande campagne du 19ème siècle.
Dans les campagnes françaises locales, le porte-à-porte est systématique. Mais il est fait par le
candidat ; on ne peut donc pas le répliquer à l’échelle nationale. Avec la campagne Obama, il
est fait par les militants. Barack Obama invente ainsi une nouvelle communication politique
« grassroots ». Ce n’est pas un politicien ou un spécialiste de la politique qui vient s’adresser
à l’électeur, mais quelqu’un comme lui, un citoyen de base. Mieux, le militant fait campagne
dans son voisinage de proximité. Du coup, ce n’est pas un inconnu qui vient parler à
l’électeur : c’est un ami, un membre de sa communauté, un voisin. Quelqu’un avec qui existe
de ce fait un lien de confiance. La communication se fait entre pairs : c’est une
communication « peer to peer ». Cette communication a une efficacité exceptionnelle : les
études de la campagne montrent qu’en porte-à-porte, on retourne une voix toutes les quatorze
portes.
La communication « peer to peer » repose toutefois sur un changement de mentalité politique
fondamental : faire confiance à ses militants. On donne le pouvoir aux militants
(« empowerment ») : ils parlent au nom de Barack Obama ; et ils ont une grande latitude pour
adapter le message. Barack Obama a importé dans le monde politique le modèle de
« community organizing » qu’il a pratiqué à Chicago lorsqu’il était travailleur social. Ce
modèle, développé par le sociologue Saul Alinski et appliqué à la campagne par Marshall
Ganz, vise à organiser les communautés de base (ouvriers à l’usine, habitants d’un quartier…)
pour qu’elles prennent conscience de leur pouvoir et l’exercent pour défendre leurs intérêts.
Cette expérience l’a incité à lâcher la bride à ses militants. Cette vaste organisation lui a
permis de démultiplier son message sur le terrain et de bénéficier de l’énergie et de la
créativité de ses militants.
Mais la mobilisation de terrain ne relève pas de l’autogestion. Elle est très fortement encadrée
par un déploiement du staff de campagne sur le terrain : 2.700 « field organizers » salariés,
épaulés par 5.000 bénévoles, quadrillent le pays. La campagne Obama y consacre un
financement très important : 25% du budget de la campagne, près de 200 M$. L’organisation
est pyramidale, « top down ». Les organisateurs ne parlent pas aux électeurs : ce ne sont pas
des « pairs ». Leur rôle est de gérer les militants : formation (dans des « Obama camps »),
organisation (constitution de « neighborhood teams »), travail de terrain (objectifs, reporting).
Ils cherchent à utiliser toutes les bonnes volontés et organisent un « militantisme à la carte »,
en fonction des compétences et de la disponibilité de chacun. Ils cherchent aussi à créer du
lien entre les militants. Ces liens assurent l’auto-entretien de la mobilisation, qui devient un
phénomène de groupe, un objectif en soi.
2 - Recommandations pour la France : propositions pour moderniser la vie démocratique nationale
Les innovations de la campagne de Barack Obama ont permis une formidable revitalisation de
la démocratie américaine. Terra Nova a souhaité en tirer les enseignements pour le système
politique français. Les campagnes sont un moment clé de notre vie démocratique. Elles
assurent la sélection de nos dirigeants. Elles contribuent à définir la relation des citoyens au
politique. Or, à bien des égards, dans ses modalités réglementaires et dans les techniques
mises en oeuvre par les candidats, la campagne présidentielle française s’avère archaïque. Il
est temps de la moderniser.
1 - Recommandations pour les partis politiques
La revitalisation de la démocratie américaine passe par la mobilisation de masse. Une telle
mobilisation est possible en France. On en a vu les prémisses avec les primaires socialistes de
2006. Pour qu’un parti y parvienne, il doit mettre en chantier cinq grandes réformes :
1. Créer un parti de masse
Les partis français sont des partis d’avant-garde, où l’adhésion est filtrée, à la fois par le
montant des cotisations d’adhésion et par les « rites initiatiques » autour de la vie de section.
Ils ont beaucoup de sympathisants mais peu de militants.
L’objectif est au contraire d’accroître le nombre des militants, de faire masse. Il faut pour cela
« abaisser les barrières à l’entrée ». Un bon levier est la diminution du montant des
cotisations. Les cotisations à tarif réduit de 2006 au PS l’ont montré : les « militants à 20€ »
ont afflué. Il faut aussi simplifier les adhésions en ligne et faciliter l’intégration des nouveaux
militants, notamment dans les sections locales.
2. Introduire un système de primaire ouverte
Une primaire est une procédure où le candidat à la présidentielle est sélectionné par un vote
au suffrage direct de la base (et non par les instances nationales du parti). La primaire
socialiste de 2006 était une primaire fermée, réservée aux militants. Elle a pourtant suscité un
réel engouement. Une primaire ouverte aux sympathisants démultiplierait cet effet de
dynamique. Dynamique électorale. La puissance de mobilisation de l’investiture de Romano
Prodi par 4 millions de citoyens, ou d’Obama par 35, est incomparable à la désignation par
200.000 socialistes français. Et dynamique démocratique : une telle primaire répond au désir
de participation citoyenne. L’exemple de la « primaire Veltroni » en Italie est révélateur : 3.5
millions de citoyens sont venus voter pour une élection sans enjeu réel – le choix, connu
d’avance, du président du nouveau Parti démocrate, en dehors de toute échéance électorale.
3. Investir dans le militantisme de terrain
La campagne de Barack Obama a montré la voie d’une révolution militante. Les partis
français sont bien placés pour se l’approprier : ils sont déjà structurés à travers un réseau
dense de sections locales. Pour cela, il faut :
- Déployer des équipes professionnelles sur le terrain. Leur absence rend impossible la
structuration d’une mobilisation militante. C’est une antienne de présidentielle : on ne sait
pas quoi faire de ses militants. Une organisation de terrain similaire à celle de la
campagne Obama est transposable : elle coûterait environ 5 M€, soit, comme pour
Obama, 25% du plafond de campagne. Elle peut être gagée notamment sur la réduction du
nombre des grands meetings de campagne, aux coûts exorbitants (près d’1 M€ par
meeting) et à l’efficacité limitée.
- Moderniser les méthodes militantes. Les méthodes actuelles (tractage, « pare-brisage »,
boitage) sont dépassées. Le tractage rapporte une voix tous les 100.000 tracts distribués –
à comparer au ratio de 1 sur 14 pour le porte-à-porte ! Il faut axer les campagnes sur le
contact direct avec l’électeur, notamment sur le porte-à-porte par les militants.
4. Réorganiser le parti autour de son système d’information et du réseau social de ses
militants
Le militantisme de masse n’aurait pu voir le jour dans la campagne Obama sans internet pour
gérer le « back office » de l’organisation. Tous les outils internet de la campagne Obama sont
réplicables en France. Ainsi, l’organisation et le « système d’information » du parti doivent
être construits autour de son site internet et du réseau social interne des militants : vidéos,
mailings, mobile, présence sur les nouveaux médias et dans les réseaux sociaux externes.
Terra Nova attire également l’attention sur le fait que rien, en droit, n’empêche aujourd’hui un
parti de se doter de bases de données similaires à celle utilisée par Barack Obama.
5. Préparer la campagne en amont
C’est, aussi, une des grandes leçons de la victoire de Barack Obama : une campagne ne
s’improvise pas. Le Parti démocrate, sous l’impulsion de Howard Dean, a préparé la
présidentielle pendant quatre ans. Il a pensé, réalisé et testé la plupart des outils de la
campagne : un réseau social interne (« party builder »), préfiguration de MyBO ; la présence
sur les réseaux sociaux externes type Facebook ; un programme de petits dons en ligne
(« democracy bonds ») ; un programme de porte-à-porte (« Neighbor to Neighbor ») qui a été
intégré tel quel dans MyBO ; la constitution de la base de données Catalist utilisée par Barack
Obama. Howard Dean a aussi déployé le Parti démocrate dans tout le pays (« 50-state
strategy ») afin de mieux structurer le travail de terrain. Il a enfin modifié les règles des
primaires afin d’éviter que les votes dans les premiers Etats de la campagne ne soient
décisifs : l’objectif était de faire durer les primaires, afin de les utiliser pour labourer le pays
et optimiser ainsi la préparation de l’élection générale.
Dans cet esprit, Terra Nova propose que les partis se dotent d’une cellule permanente de
préparation des élections, dédiée à l’élaboration des outils et des stratégies de campagne.
2 - Recommandations pour le législateur
Le cadre normatif de la campagne présidentielle française n’est pas favorable à la vitalité
démocratique. Terra Nova propose cinq réformes pour le moderniser :
1. Candidatures : supprimer la règle des 500 signatures
Aux Etats-Unis, toutes les personnalités politiques représentatives ont la possibilité de
concourir. Les grands leaders des partis, bien sûr, telle Hillary Clinton. Mais aussi toute
personnalité dont la densité politique, y compris potentielle, draine à lui des soutiens
importants – et en conséquence, des financements pour faire campagne. Ce fut le cas de
Barack Obama ou de Bill Clinton, outsiders peu connus au début des primaires et qui se sont
hissés par leur talent jusqu’à la présidence des Etats-Unis. Le système américain permet ainsi
un formidable renouvellement de son élite politique.
Ce n’est pas le cas en France. La règle du parrainage par 500 signatures de maires ne fait
guère de sens. Les maires n’ont qu’une légitimité très indirecte à désigner les candidats à la
présidentielle. Il s’agit d’un étonnant archaïsme. Les maires souhaitent d’ailleurs pour la
plupart se défaire de cette embarrassante compétence. Cette règle est inefficace. Elle permet à
des candidatures non-représentatives de se présenter et bloque ou fragilise à l’inverse des
candidatures populaires dans l’opinion.
Terra Nova propose de supprimer cette règle et de rendre possible deux types de candidatures.
Le premier : les candidatures désignées par les partis représentatifs (ceux dépassant un seuil
de représentation électorale minimal, par exemple 5% aux élections législatives précédentes).
Ce serait conforme au rôle que la Constitution confie aux partis dans la vie démocratique
nationale. Le second : les candidatures ayant fait l’objet d’un « parrainage populaire » sous la
forme d’une pétition de soutien (avec un seuil autour d’un million de signataires, soit 2.5% du
corps électoral). Cela permettrait de reconnaître les candidatures « hors-système » bénéficiant
d’une légitimité dans l’opinion. Et cela leur donnerait l’occasion de créer une vraie
dynamique populaire par la recherche de signatures, plutôt que de les monopoliser dans un
travail stérile de collecte des signatures auprès des maires.
2. Calendrier : recentrer la campagne sur le second tour
Aux Etats-Unis, l’élection générale entre les deux finalistes issus des primaires prend son
temps. Elle tient le haut du pavé près de trois mois (des conventions d’investiture en été
jusqu’au vote du deuxième mardi de novembre), souvent nettement plus lorsque les primaires
ont été rapides : trois débats télévisés, sans compter ceux qui opposent les candidats à la viceprésidence,
une place centrale à la télévision et dans les journaux, un éclairage permanent - en
somme un réel espace démocratique.
Ce n’est pas le cas en France. La campagne française fait l’objet d’un étrange déséquilibre de
calendrier : environ 4 mois de campagne de premier tour pour seulement 14 jours de second
tour – soit huit fois moins. Ce déséquilibre empêche le déploiement des arguments politiques
les plus importants, ceux du second tour, car portés par les finalistes appelés à gouverner le
pays. Le second tour se résume le plus souvent à la consolidation des résultats du premier
tour, avec comme seule variable d’ajustement les consignes de vote des candidats battus au
premier tour, en particulier le « troisième homme ». Son autonomie se limite au débat entre
les deux candidats finalistes, souvent très corseté, et donc peu révélateur.
Terra Nova propose d’allonger la durée de la campagne de second tour à au moins un mois.
Cela redonnerait de l’importance aux enjeux du second tour et permettrait, notamment,
d’organiser trois débats en face-à-face entre les deux finalistes.
3. Temps de parole : pour un principe d’équité
L’égalité du temps de parole est la règle pour la campagne officielle. Elle installe les
principaux candidats dans des situations de pénurie médiatique. Ils n’ont plus qu’un accès très
limité aux médias, qui doivent traiter les dix ou quinze candidats de manière identique dans
leur rubrique politique. Cette situation est inefficace : la campagne réelle s’arrête lorsque
s’ouvre la campagne officielle, environ quinze jours avant le scrutin, alors que cette période
devrait au contraire être la plus déterminante pour éclairer le choix des électeurs. Elle est
également injuste : il n’est pas normal que Gérard Schivardi (0.34% des voix aux dernières
élections présidentielles) ait le même temps de parole que Nicolas Sarkozy (31%, soit cent
fois plus).
La règle aux Etats-Unis est inverse : la liberté d’expression, garantie par le 1er amendement de
la Constitution américaine. Il n’y a pas de limite à cette liberté et les plus « gros » candidats
peuvent saturer les médias et faire disparaître les plus « petits ».
Entre ces deux extrêmes, Terra Nova propose un juste milieu : l’instauration d’une règle
d’équité du temps de parole. Les candidats doivent être traités de manière équitable, en
fonction de leur poids estimé dans l’opinion. Les erreurs manifestes d’appréciation seraient
sanctionnées par le CSA. Un socle minimal d’exposition médiatique serait offert à tous les
candidats, à travers les spots télévisés de la campagne officielle qui resteraient régis par le
principe d’égalité.
4. Moderniser les spots télévisés de la campagne officielle
Aux Etats-Unis, qui autorisent la publicité politique, l’expression politique télévisée est d’une
grande modernité. Mais elle nécessite des financements que les Américains eux-mêmes jugent
excessifs et elle tend à transformer la politique en produit commercial.
La France se situe à l’extrême inverse. Sévèrement réglementés dans leur forme, les spots de
la campagne officielle sont d’un rare archaïsme. Conséquence : les téléspectateurs zappent,
les audiences sont abyssales, le message politique est rejeté par le citoyen. L’image de la
politique en pâtit.
Terra Nova propose de rendre son utilité à la campagne officielle en permettant aux candidats
de s’exprimer dans des formats courts (de type publicitaire), créatifs et attractifs, librement
produits. La campagne officielle serait placée aux moments de grande écoute dans des écrans
télévisuels de six minutes environ (les coupures plus longues entraînant un décrochage de
l’audience). La suppression de la publicité sur les chaînes publiques offre la possibilité
d’installer ces écrans sur France Télévision au même moment que les écrans publicitaires des
chaînes privées. L’idéal serait toutefois de les installer aussi sur les chaînes privées, et donc
d’y remplacer les créneaux publicitaires par les spots de la campagne officielle.
5. Financement : autoriser un financement populaire déplafonné
Les budgets de campagne américains sont rendus excessifs par la nécessité de financer une
publicité politique massive. Le budget hors publicité de Barack Obama s’élève à 400 M$, ce
qui correspondrait à un budget de l’ordre de 60 M€ pour la France. Celui de John McCain
s’élève à 250 M$, soit un équivalent pour la France de 35 M€.
Le plafond de financement de la campagne présidentielle française atteint 20 M€ pour un
candidat finaliste. C’est un niveau relativement bas, qui contraint l’expression politique de
campagne.
Terra Nova propose un élargissement contrôlé du financement.
Contrôlé, avec le maintien en l’état du plafond de financement, l’interdiction des dons des
entreprises et la limitation des dons des personnes physiques à 4.600€ : il ne s’agit pas de
tomber dans les excès américains.
Elargissement, avec l’autorisation des petits dons hors plafond. L’idée est que le financement
privé pose problème car il crée une dépendance aux lobbies et aux gros donateurs. Mais
Barack Obama a innové en finançant sa campagne avec des petits dons. Ce financement
populaire ne crée aucune dépendance aux lobbies. Au contraire, il participe de la mobilisation
démocratique en créant un lien entre le candidat et se supporters. Les petits dons financent les
campagnes caritatives de type téléthon ; rien ne s’oppose à ce qu’ils financent aussi les
campagnes politiques. Le seuil des petits dons pourrait être fixé autour de 100€.
En contrepartie, Terra Nova propose la publication et le contrôle en temps réel des comptes de
campagnes. Les budgets de campagne sont opaques : les publications, plusieurs mois après le
vote, sont minimalistes. Et la Commission nationale des comptes de campagne, chargée de
leur contrôle, n’a en réalité pas de pouvoir. Et on voit mal comment elle pourrait annuler une
élection présidentielle pour non-respect des règles financières de la campagne. C’est pourquoi
Terra Nova propose une transparence et un contrôle en temps réel, sur une base mensuelle
voire bi-hebdomadaire, comme aux Etats-Unis. Les irrégularités pourraient ainsi subir une
sanction politique en étant exposées publiquement et utilisées contre le candidat fautif
pendant la campagne.
L’Amérique, certes, n’est pas la France.
Il serait à la fois irréaliste et injustifié de vouloir importer toutes les pratiques américaines,
sans tenir compte des différences politiques et culturelles entre les deux pays. Et ce d’autant
plus que certaines de ces pratiques sont critiquées par les Américains eux-mêmes.
L’Amérique, pour autant, peut inspirer la France.
Par ses innovations centrées sur la mobilisation populaire, la campagne de Barack Obama a
apporté à l’Amérique une formidable revitalisation démocratique. Cette revitalisation pourrait
maintenant diffuser dans l’action gouvernementale. Barack Obama entend bien, en effet,
prolonger au pouvoir la mobilisation qu’il a générée en campagne. Et devenir ainsi le premier
« président participatif ».
C’est pourquoi Terra Nova propose que le gouvernement désigne une mission de réflexion
transpartisane qui, sur la base des premiers éléments de ce rapport, pourrait faire des
propositions de réforme du cadre législatif national de la campagne présidentielle.
La France en a besoin. Notre système électoral et politique a vieilli. Il tend à éloigner les
citoyens de la politique. La France peut et doit tirer les meilleures pratiques des innovations
américaines.




