NOTE
Discours de Poligny : l’agriculture prise en otage par l’identité nationale Le 29/10/2009
  • Envoyer à un ami
  • Version imprimable
Télécharger cette note (format PDF)

 

La présentation par Nicolas Sarkozy du plan d'aide à l'agriculture le 27 octobre à Poligny dans le Jura n'a pas convaincu. Loin de présenter une réponse à la crise du secteur, il s'est contenté de commenter l'échec de l'Europe et du "monde" qui n'auraient pas joué leur rôle de régulateurs. Plus grave, la figure du paysan a été utilisée pour insister sur le lien à la terre comme élément de l'identité nationale.

 Synthèse                  

A Poligny (Jura), Nicolas Sarkozy a délivré un double discours sur l’agriculture, vers les électeurs et vers les agriculteurs. La figure du paysan, accablé par la crise, est ainsi réinvestie pour lancer un débat sur l’identité nationale par un douteux propos sur « la terre ».

Résumer l’apport à l’identité nationale de la paysannerie à son lien à la terre est plus qu’un raccourci, c’est un contresens : la contribution paysanne à l’identité nationale doit bien plus se chercher dans la mise en avant d’un système de valeur où l’émancipation politique et économique joue un rôle central.

 

Le discours sectoriel adressé aux agriculteurs n’est pas non plus convaincant. L’analyse de la crise n’est qu’un prétexte pour se défausser sur l’Europe et « le monde » qui n’auraient pas su assumer leurs tâches de régulateurs. Or la France est aux premiers rangs mondiaux en matière d’agriculture : si désormais elle ne trouve plus sa place, c’est qu’elle n’a pas su trouver dans les dernières années les voies d’un discours crédible sur les politiques agricoles ou en convaincre ses partenaires.

 

La réponse à la crise se limite dès lors à l’activation des outils traditionnels mais résiduels d’une politique nationale, sans que les finalités de cette dernière n’apparaissent clairement. Au final, il ne restera de cette stratégie d’annonces et de bravades que des exploitations encore plus endettées…

 

Dans ce contexte, une autre politique est possible. Elle passerait par :

 

- l’organisation d’un débat national pour définir les objectifs de notre agriculture et les hiérarchiser;
- la recherche d’une véritable articulation de notre politique agricole avec les autres politiques menées (construction communautaire, politique énergétique, environnementale, économique, sociale…)
-  la définition de la place de l'agriculture sur notre territoire, ce qui revient à fixer un objectif en terme de nombre d'exploitations, choix éminemment politique;
- l’octroi de moyens à notre recherche en économie agricole le rayonnement international qu'elle devrait avoir compte tenu de son importance, en particulier par une stratégie de diffusion scientifique;
- la définition d’une gouvernance souhaitable pour notre agriculture dans un cadre régional (commission ou coopération renforcée) ;
-  la recherche d’une régulation internationale des marchés agricoles permettant à chaque pays de suivre les politiques agricoles de son choix tant qu'elles ne nuisent pas aux autres pays.

 

Note

Le monde paysan relève en France du domaine de l’intime ; les Français aiment la campagne, aiment les produits qui en viennent et respectent les valeurs du monde paysan dont ils sont tous, à un degré ou un autre, directement issus. En Angleterre, la noblesse, après l’avoir asservie, a vaincu la paysannerie et poursuivi sa domination. En France, la paysannerie a gagné son émancipation : nous n’avons plus de nobles et nous avons encore une agriculture… et des paysans. Tout discours sur l’agriculture est un discours sectoriel et un discours national, car l’identité politique française intègre le souvenir des luttes historiques de sa paysannerie. Le discours de Nicolas Sarkozy de Poligny sur le « nouvel avenir de l’agriculture française » n’y fait pas exception et était adressé à la fois à l’opinion publique et au monde agricole. Il doit être analysé en tant que discours politique national et discours sur l’agriculture.

 

1 - L’AGRICULTURE COMME PRETEXTE A UN DISCOURS IDENTITAIRE DOUTEUX

 

La dimension politique du discours était, cette fois, particulièrement manifeste. Nicolas Sarkozy, qui ne connaît pas particulièrement le monde paysan, a enfin et tardivement pris la mesure de sa charge symbolique. A Poligny, comme ailleurs, il a pu une nouvelle fois exploiter les souffrances d’un secteur frappé par la crise en substituant bravades déclamatoires et manifestations d’empathie à l’exposé d’une véritable politique. Le discours a cependant d’abord marqué les médias par l’insistance sur le lien entre terre et identité nationale que Nicolas Sarkozy met en avant comme point d’orgue. L’exaltation de ce lien à sa terre comme élément de l’identité nationale participe directement au malaise créé par la réintroduction progressive par la droite sarkozyienne des éléments principaux de l’idéologie vichyssoise de sinistre mémoire. Au moment même où la droite veut lancer un débat sur l’identité nationale, où des clandestins afghans sont renvoyés par la République dans leur pays en guerre, l’opération soulève un sentiment d’indignation.

 

Nicolas Sarkozy tente évidemment de réintroduire sous un contenu partagé des valeurs qui, elles, ne le sont nullement. L’identité nationale française n’est pas en lien avec la terre, mais avec des valeurs démocratiques. Les valeurs du monde paysan participent de cette démocratie rurale inventée par la France depuis la révolution et il ne s’agit pas de valeurs d’exaltation de la « terre » qui « ne mentirait pas », mais de valeurs liées à la liberté des hommes qui la travaillent. Glisser du paysan au pays en vantant une « terre française » comme constitutive d’une identité nationale tient de l’imposture politique : les paysans français, de gauche, comme de droite, ne sont pas repliés sur une identité locale mais ouverts sur le reste du monde. Les coopérations internationales des organisations agricoles françaises sont particulièrement vigoureuses et denses, plus que pour n’importe quelle autre profession. Les paysans français se mobilisent partout au service des valeurs d’émancipation économique et politique : pour certains dans l’altermondialisme, pour d’autres dans la coopération, pour d’autres encore dans la solidarité internationale et le don alimentaire. Une histoire multimillénaire leur fait haïr la guerre qui ravage les récoltes, abat les troupeaux, détruit les fermes et regarder avec sympathie le réfugié qui, bien souvent, est un paysan qu’on a arraché à sa terre et à sa liberté…

 

Au-delà de cette douteuse exaltation de la terre, le discours de Poligny était supposé répondre aux difficultés rencontrées par l’agriculture française.

 

2 - UNE ANALYSE DE LA CRISE AGRICOLE SANS PRISE DE RESPONSABILITE

 

L’analyse développée par le président de la République affirme que l’économie agricole française est victime d’une crise structurelle : aucun secteur, aucune région ne serait épargnée. Elle révèlerait un défaut de régulation mondiale et européenne, incapable de prendre la mesure du défi alimentaire se situant devant nous et incapable de réguler les marchés agricoles laissés aux mains de « spéculateurs » avides.

 

Une telle analyse défausse complètement la droite de la politique agricole menée en France depuis sept ans. Sur cette période, la France a accepté, de conseils agricoles en conseils agricoles le désarmement de tous les outils d'intervention de la Politique agricole commune. Les primes versées en fonction des productions agricoles, et qui permettaient leur pilotage, ont été fondues en une prime unique, versée à l'exploitation qu'il y ait, ou non, production. Ce découplage des aides prend, en outre en France, le caractère d'une rente assise sur la terre et dépendant des productions qui s'y trouvaient… en 2002. Les aides agricoles ont perdu ainsi toute lisibilité et, partant, perdent rapidement en légitimité. Les vingt et une "organisations communes de marché" spécifiques, boites à outils sectoriels de la PAC, ont été fondues en une "organisation unique" supposée plus simple. Les comités de gestion et de suivis, spécialistes des marchés agricoles, ont été réunis à Bruxelles dans un seul comité incapable d'éclairer utilement la Commission sur les mouvements de marchés qu'elle ne veut d'ailleurs plus ni comprendre, ni connaître, ni réguler. La France a accepté la dérégulation agricole de chacun de ses secteurs. Elle l'a même encouragé, pour le sucre, par exemple. Elle a fusionné entre eux ses "offices agricoles", elle n'a pas fait obstacle au démantèlement des "quotas laitiers". Alors qu'elle savait que ces dérégulations augmenteraient l'instabilité des marchés agricoles, par nature très versatiles, le gouvernement français les a toujours acceptées sans remettre en cause le nouveau principe communautaire d'une agriculture "orientée par le marché". Par le marché, c'est-à-dire par personne d'autre que le marché, ni à Rome (FAO), Genève (OMC), Bruxelles (UE), Paris (ministère de l'agriculture), ou dans les départements (directions départementales de l'agriculture).

 

La réalité est que la France a été incapable de faire partager ses idées agricoles au niveau européen et que ses dirigeants n’ont pas tenu un discours de vérité aux agriculteurs français. La FNSEA, qui ne sait pas arbitrer entre ses filières, a poussé des gouvernements de droite dépourvus d’idées à une défense stérile de situations acquises ou de petits intérêts. Sans capacité de manœuvre, notamment du fait du refus de péréquations entre filières et entre pays, conservatrice, du fait de l’acharnement de ses corps techniques à conserver la main mise sur la discipline sans accepter les apports extérieurs, la première puissance agricole européenne s’est peu à peu laissée marginaliser.

 

La comparaison entre la crise financière et la crise agricole faite par Nicolas Sarkosy est ainsi un prétexte pour s’exonérer d’une responsabilité pourtant flagrante : la France, qui en matière agricole est encore une grande puissance, n’a pas tenu son rang et s’est révélée incapable de concevoir et de faire partager une nouvelle approche. La droite française s’est retrouvée prise entre sa fascination pour le monde du marché et la réalité du monde agricole français, dominé par la FNSEA, allié de longue date qu’on ne pouvait pas contrarier…quitte à la laisser s’enfermer sur dans des logiques insoutenables. Là où l’Allemagne a su rechercher et trouver dès 2003 un consensus entre la droite et la gauche sur une nouvelle politique agricole pour gérer la mutation, la France s’est repliée dans ses corporatismes.

 

3 - UN ETAT DEMUNI FACE A LA CRISE.

 

Pragmatiques, les agriculteurs français ne s’en laisse pas compter et tout discours doit comporter des « annonces » bien matérielles, sonnantes et trébuchantes. Le discours de Poligny n’y fait pas exception. Cette exigence se heurte à une réalité juridique et politique: les aides agricoles sont décidées à Bruxelles. On ne peut ni les réduire, ni les augmenter dans un cadre national : rien de plus, rien de moins…et rien « à côté » au risque de s’exposer à un cuisant remboursement dont la Commission s’assure désormais qu’il est bien répercuté sur les bénéficiaires des aides illégales.

 

Plus que la volonté de se démarquer de pratiques anciennes, c’est la peur qui conduit tout simplement Nicolas Sarkozy à ne recourir qu’à des dispositifs supposés sécurisés au niveau communautaire : allègements de charges sociales et fiscales, avances de trésorerie, prêts bonifiés.
C’est tout l’arsenal de ce qu’il reste de politique agricole nationale, dès lors qu’on se refuse à parler de développement rural. Le contraste entre la dénonciation d’une crise structurelle et les moyens, strictement conjoncturels, mis en œuvre, le plus rapidement possible, n’est pas de bon augure. Certes le plan facilite l’investissement agricole…mais dans quoi ? On demande aux producteurs, d’ici décembre, car il faut vite engager la dépense, de se lancer dans de nouveaux investissements, choisis dans l’urgence et sans visibilité sur le marché et les politiques agricoles futures. On leur demande de s’endetter encore plus pour un avenir dont on ne leur dit rien. Il fallait répondre à la demande urgente du secteur agricole, confronté à une crise importante, mais sa vulnérabilité s’en trouve, à terme, encore augmentée.

 

4 - L’ABSENCE D’UNE VISION SUR L’AGRICULTURE

 

En réalité, on ne sait pas ce que la France attend encore de son agriculture et, surtout, de ses agriculteurs. De la production, de l’indépendance alimentaire, des paysages préservés et des agrocarburants… certes… mais avec quelles priorités ? Aucun objectif n’est hiérarchisé, alors qu’ils peuvent entrer en contradiction. Nicolas Sarkozy parle du « métier d’agriculteur » et de donner au pays une nième loi d’orientation agricole (à faire, elle-même, le plus vite possible), mais on ne sait rien de son orientation sociale : veut-on toujours de cette agriculture familiale moyenne et émancipatrice décidée au lendemain de la seconde guerre mondiale dans la suite des travaux du Conseil de la résistance ? Quelle place pour le salariat agricole, pour le mouvement coopératif, pour l’agriculture biologique ? Comment renouer le lien entre la société et son agriculture, désormais dépositaire de valeurs ambivalentes ?

 

Nicolas Sarkozy se limite à encourager le développement de la contractualisation laitière, de l’organisation économique pour les fruits et légumes, des prêts pour les éleveurs porcins, de la dotation pour aléas… tout ça est aussi utile que dépourvu de novation. Il réaffirme la détermination de la France pour obtenir de l’Europe des instruments de gestion des crises et des risques mais, à nul moment, n’accepte d’aller jusqu’au bout de la logique : la France veut-elle d’une agriculture orientée par le marché, telle que pensée à Bruxelles par une Commission qui baigne dans l’idéologie la plus libérale ? Et si une telle politique n’est plus soutenue que par trois pays dont une île, quelles conséquences politiques doit on en tirer ?

 

Dans ce contexte, une autre politique est possible. Elle passerait par :

- l’organisation d’un débat national pour définir les objectifs de notre agriculture et les hiérarchiser;
-  la recherche d’une véritable articulation de notre politique agricole avec les autres politiques menées (construction communautaire, politique énergétique, environnementale, économique, sociale…)
-  la définition de la place de l'agriculture sur notre territoire, ce qui revient à fixer un objectif en terme de nombre d'exploitations, choix éminemment politique;
-  l’octroi de moyens à notre recherche en économie agricole le rayonnement international qu'elle devrait avoir compte tenu de son importance, en particulier par une stratégie de diffusion scientifique;
-  la définition d’une gouvernance souhaitable pour notre agriculture dans un cadre régional (commission ou coopération renforcée) ;
-  la recherche d’une régulation internationale des marchés agricoles permettant à chaque pays de suivre les politiques agricoles de son choix tant qu'elles ne nuisent pas aux autres pays.

 

On trouve dans le discours de Poligny tous ses thèmes traditionnels du sarkozisme : références à un passé douteux, dénonciation d’ennemis imaginaires, exploitation de la souffrance des Français, déni de responsabilité politique, catalogue de recettes éculées financées à crédit, pluie de mesurettes de court terme et de renvois au long terme pour les solutions de fond. Ce discours sur un « nouvel avenir » ne dégage pas une politique, ni même une perspective. Il est à craindre qu’il n’en reste, comme pour le reste, que des dettes.

 

 

Vidéo

        La vidéo du discours

{dmotion}xay02j{/dmotion}

Synthèse                  

A Poligny (Jura), Nicolas Sarkozy a délivré un double discours sur l’agriculture, vers les électeurs et vers les agriculteurs. La figure du paysan, accablé par la crise, est ainsi réinvestie pour lancer un débat sur l’identité nationale par un douteux propos sur « la terre ».

Résumer l’apport à l’identité nationale de la paysannerie à son lien à la terre est plus qu’un raccourci, c’est un contresens : la contribution paysanne à l’identité nationale doit bien plus se chercher dans la mise en avant d’un système de valeur où l’émancipation politique et économique joue un rôle central.

 

Le discours sectoriel adressé aux agriculteurs n’est pas non plus convaincant. L’analyse de la crise n’est qu’un prétexte pour se défausser sur l’Europe et « le monde » qui n’auraient pas su assumer leurs tâches de régulateurs. Or la France est aux premiers rangs mondiaux en matière d’agriculture : si désormais elle ne trouve plus sa place, c’est qu’elle n’a pas su trouver dans les dernières années les voies d’un discours crédible sur les politiques agricoles ou en convaincre ses partenaires.

 

La réponse à la crise se limite dès lors à l’activation des outils traditionnels mais résiduels d’une politique nationale, sans que les finalités de cette dernière n’apparaissent clairement. Au final, il ne restera de cette stratégie d’annonces et de bravades que des exploitations encore plus endettées…

 

Dans ce contexte, une autre politique est possible. Elle passerait par :

 

- l’organisation d’un débat national pour définir les objectifs de notre agriculture et les hiérarchiser;
- la recherche d’une véritable articulation de notre politique agricole avec les autres politiques menées (construction communautaire, politique énergétique, environnementale, économique, sociale…)
-  la définition de la place de l'agriculture sur notre territoire, ce qui revient à fixer un objectif en terme de nombre d'exploitations, choix éminemment politique;
- l’octroi de moyens à notre recherche en économie agricole le rayonnement international qu'elle devrait avoir compte tenu de son importance, en particulier par une stratégie de diffusion scientifique;
- la définition d’une gouvernance souhaitable pour notre agriculture dans un cadre régional (commission ou coopération renforcée) ;
-  la recherche d’une régulation internationale des marchés agricoles permettant à chaque pays de suivre les politiques agricoles de son choix tant qu'elles ne nuisent pas aux autres pays.

 

La note

Le monde paysan relève en France du domaine de l’intime ; les Français aiment la campagne, aiment les produits qui en viennent et respectent les valeurs du monde paysan dont ils sont tous, à un degré ou un autre, directement issus. En Angleterre, la noblesse, après l’avoir asservie, a vaincu la paysannerie et poursuivi sa domination. En France, la paysannerie a gagné son émancipation : nous n’avons plus de nobles et nous avons encore une agriculture… et des paysans. Tout discours sur l’agriculture est un discours sectoriel et un discours national, car l’identité politique française intègre le souvenir des luttes historiques de sa paysannerie. Le discours de Nicolas Sarkozy de Poligny sur le « nouvel avenir de l’agriculture française » n’y fait pas exception et était adressé à la fois à l’opinion publique et au monde agricole. Il doit être analysé en tant que discours politique national et discours sur l’agriculture.

 

1 - L’AGRICULTURE COMME PRETEXTE A UN DISCOURS IDENTITAIRE DOUTEUX

 

La dimension politique du discours était, cette fois, particulièrement manifeste. Nicolas Sarkozy, qui ne connaît pas particulièrement le monde paysan, a enfin et tardivement pris la mesure de sa charge symbolique. A Poligny, comme ailleurs, il a pu une nouvelle fois exploiter les souffrances d’un secteur frappé par la crise en substituant bravades déclamatoires et manifestations d’empathie à l’exposé d’une véritable politique. Le discours a cependant d’abord marqué les médias par l’insistance sur le lien entre terre et identité nationale que Nicolas Sarkozy met en avant comme point d’orgue. L’exaltation de ce lien à sa terre comme élément de l’identité nationale participe directement au malaise créé par la réintroduction progressive par la droite sarkozyienne des éléments principaux de l’idéologie vichyssoise de sinistre mémoire. Au moment même où la droite veut lancer un débat sur l’identité nationale, où des clandestins afghans sont renvoyés par la République dans leur pays en guerre, l’opération soulève un sentiment d’indignation.

 

Nicolas Sarkozy tente évidemment de réintroduire sous un contenu partagé des valeurs qui, elles, ne le sont nullement. L’identité nationale française n’est pas en lien avec la terre, mais avec des valeurs démocratiques. Les valeurs du monde paysan participent de cette démocratie rurale inventée par la France depuis la révolution et il ne s’agit pas de valeurs d’exaltation de la « terre » qui « ne mentirait pas », mais de valeurs liées à la liberté des hommes qui la travaillent. Glisser du paysan au pays en vantant une « terre française » comme constitutive d’une identité nationale tient de l’imposture politique : les paysans français, de gauche, comme de droite, ne sont pas repliés sur une identité locale mais ouverts sur le reste du monde. Les coopérations internationales des organisations agricoles françaises sont particulièrement vigoureuses et denses, plus que pour n’importe quelle autre profession. Les paysans français se mobilisent partout au service des valeurs d’émancipation économique et politique : pour certains dans l’altermondialisme, pour d’autres dans la coopération, pour d’autres encore dans la solidarité internationale et le don alimentaire. Une histoire multimillénaire leur fait haïr la guerre qui ravage les récoltes, abat les troupeaux, détruit les fermes et regarder avec sympathie le réfugié qui, bien souvent, est un paysan qu’on a arraché à sa terre et à sa liberté…

 

Au-delà de cette douteuse exaltation de la terre, le discours de Poligny était supposé répondre aux difficultés rencontrées par l’agriculture française.

 

2 - UNE ANALYSE DE LA CRISE AGRICOLE SANS PRISE DE RESPONSABILITE

 

L’analyse développée par le président de la République affirme que l’économie agricole française est victime d’une crise structurelle : aucun secteur, aucune région ne serait épargnée. Elle révèlerait un défaut de régulation mondiale et européenne, incapable de prendre la mesure du défi alimentaire se situant devant nous et incapable de réguler les marchés agricoles laissés aux mains de « spéculateurs » avides.

 

Une telle analyse défausse complètement la droite de la politique agricole menée en France depuis sept ans. Sur cette période, la France a accepté, de conseils agricoles en conseils agricoles le désarmement de tous les outils d'intervention de la Politique agricole commune. Les primes versées en fonction des productions agricoles, et qui permettaient leur pilotage, ont été fondues en une prime unique, versée à l'exploitation qu'il y ait, ou non, production. Ce découplage des aides prend, en outre en France, le caractère d'une rente assise sur la terre et dépendant des productions qui s'y trouvaient… en 2002. Les aides agricoles ont perdu ainsi toute lisibilité et, partant, perdent rapidement en légitimité. Les vingt et une "organisations communes de marché" spécifiques, boites à outils sectoriels de la PAC, ont été fondues en une "organisation unique" supposée plus simple. Les comités de gestion et de suivis, spécialistes des marchés agricoles, ont été réunis à Bruxelles dans un seul comité incapable d'éclairer utilement la Commission sur les mouvements de marchés qu'elle ne veut d'ailleurs plus ni comprendre, ni connaître, ni réguler. La France a accepté la dérégulation agricole de chacun de ses secteurs. Elle l'a même encouragé, pour le sucre, par exemple. Elle a fusionné entre eux ses "offices agricoles", elle n'a pas fait obstacle au démantèlement des "quotas laitiers". Alors qu'elle savait que ces dérégulations augmenteraient l'instabilité des marchés agricoles, par nature très versatiles, le gouvernement français les a toujours acceptées sans remettre en cause le nouveau principe communautaire d'une agriculture "orientée par le marché". Par le marché, c'est-à-dire par personne d'autre que le marché, ni à Rome (FAO), Genève (OMC), Bruxelles (UE), Paris (ministère de l'agriculture), ou dans les départements (directions départementales de l'agriculture).

 

La réalité est que la France a été incapable de faire partager ses idées agricoles au niveau européen et que ses dirigeants n’ont pas tenu un discours de vérité aux agriculteurs français. La FNSEA, qui ne sait pas arbitrer entre ses filières, a poussé des gouvernements de droite dépourvus d’idées à une défense stérile de situations acquises ou de petits intérêts. Sans capacité de manœuvre, notamment du fait du refus de péréquations entre filières et entre pays, conservatrice, du fait de l’acharnement de ses corps techniques à conserver la main mise sur la discipline sans accepter les apports extérieurs, la première puissance agricole européenne s’est peu à peu laissée marginaliser.

 

La comparaison entre la crise financière et la crise agricole faite par Nicolas Sarkosy est ainsi un prétexte pour s’exonérer d’une responsabilité pourtant flagrante : la France, qui en matière agricole est encore une grande puissance, n’a pas tenu son rang et s’est révélée incapable de concevoir et de faire partager une nouvelle approche. La droite française s’est retrouvée prise entre sa fascination pour le monde du marché et la réalité du monde agricole français, dominé par la FNSEA, allié de longue date qu’on ne pouvait pas contrarier…quitte à la laisser s’enfermer sur dans des logiques insoutenables. Là où l’Allemagne a su rechercher et trouver dès 2003 un consensus entre la droite et la gauche sur une nouvelle politique agricole pour gérer la mutation, la France s’est repliée dans ses corporatismes.

 

3 - UN ETAT DEMUNI FACE A LA CRISE.

 

Pragmatiques, les agriculteurs français ne s’en laisse pas compter et tout discours doit comporter des « annonces » bien matérielles, sonnantes et trébuchantes. Le discours de Poligny n’y fait pas exception. Cette exigence se heurte à une réalité juridique et politique: les aides agricoles sont décidées à Bruxelles. On ne peut ni les réduire, ni les augmenter dans un cadre national : rien de plus, rien de moins…et rien « à côté » au risque de s’exposer à un cuisant remboursement dont la Commission s’assure désormais qu’il est bien répercuté sur les bénéficiaires des aides illégales.

 

Plus que la volonté de se démarquer de pratiques anciennes, c’est la peur qui conduit tout simplement Nicolas Sarkozy à ne recourir qu’à des dispositifs supposés sécurisés au niveau communautaire : allègements de charges sociales et fiscales, avances de trésorerie, prêts bonifiés.
C’est tout l’arsenal de ce qu’il reste de politique agricole nationale, dès lors qu’on se refuse à parler de développement rural. Le contraste entre la dénonciation d’une crise structurelle et les moyens, strictement conjoncturels, mis en œuvre, le plus rapidement possible, n’est pas de bon augure. Certes le plan facilite l’investissement agricole…mais dans quoi ? On demande aux producteurs, d’ici décembre, car il faut vite engager la dépense, de se lancer dans de nouveaux investissements, choisis dans l’urgence et sans visibilité sur le marché et les politiques agricoles futures. On leur demande de s’endetter encore plus pour un avenir dont on ne leur dit rien. Il fallait répondre à la demande urgente du secteur agricole, confronté à une crise importante, mais sa vulnérabilité s’en trouve, à terme, encore augmentée.

 

4 - L’ABSENCE D’UNE VISION SUR L’AGRICULTURE

 

En réalité, on ne sait pas ce que la France attend encore de son agriculture et, surtout, de ses agriculteurs. De la production, de l’indépendance alimentaire, des paysages préservés et des agrocarburants… certes… mais avec quelles priorités ? Aucun objectif n’est hiérarchisé, alors qu’ils peuvent entrer en contradiction. Nicolas Sarkozy parle du « métier d’agriculteur » et de donner au pays une nième loi d’orientation agricole (à faire, elle-même, le plus vite possible), mais on ne sait rien de son orientation sociale : veut-on toujours de cette agriculture familiale moyenne et émancipatrice décidée au lendemain de la seconde guerre mondiale dans la suite des travaux du Conseil de la résistance ? Quelle place pour le salariat agricole, pour le mouvement coopératif, pour l’agriculture biologique ? Comment renouer le lien entre la société et son agriculture, désormais dépositaire de valeurs ambivalentes ?

 

Nicolas Sarkozy se limite à encourager le développement de la contractualisation laitière, de l’organisation économique pour les fruits et légumes, des prêts pour les éleveurs porcins, de la dotation pour aléas… tout ça est aussi utile que dépourvu de novation. Il réaffirme la détermination de la France pour obtenir de l’Europe des instruments de gestion des crises et des risques mais, à nul moment, n’accepte d’aller jusqu’au bout de la logique : la France veut-elle d’une agriculture orientée par le marché, telle que pensée à Bruxelles par une Commission qui baigne dans l’idéologie la plus libérale ? Et si une telle politique n’est plus soutenue que par trois pays dont une île, quelles conséquences politiques doit on en tirer ?

 

Dans ce contexte, une autre politique est possible. Elle passerait par :

- l’organisation d’un débat national pour définir les objectifs de notre agriculture et les hiérarchiser;
-  la recherche d’une véritable articulation de notre politique agricole avec les autres politiques menées (construction communautaire, politique énergétique, environnementale, économique, sociale…)
-  la définition de la place de l'agriculture sur notre territoire, ce qui revient à fixer un objectif en terme de nombre d'exploitations, choix éminemment politique;
-  l’octroi de moyens à notre recherche en économie agricole le rayonnement international qu'elle devrait avoir compte tenu de son importance, en particulier par une stratégie de diffusion scientifique;
-  la définition d’une gouvernance souhaitable pour notre agriculture dans un cadre régional (commission ou coopération renforcée) ;
-  la recherche d’une régulation internationale des marchés agricoles permettant à chaque pays de suivre les politiques agricoles de son choix tant qu'elles ne nuisent pas aux autres pays.

 

On trouve dans le discours de Poligny tous ses thèmes traditionnels du sarkozisme : références à un passé douteux, dénonciation d’ennemis imaginaires, exploitation de la souffrance des Français, déni de responsabilité politique, catalogue de recettes éculées financées à crédit, pluie de mesurettes de court terme et de renvois au long terme pour les solutions de fond. Ce discours sur un « nouvel avenir » ne dégage pas une politique, ni même une perspective. Il est à craindre qu’il n’en reste, comme pour le reste, que des dettes.

Commentaires
Par Kressmann Le 09/09/2010
1

Dans vos préconisations vous parlez d'une stratégie de diffusion scientifique. Pourriez vous préciser si vous y incluez les biotechnologies végétales, des technologies qui apparaissent comme très prometteuses aussi bien pour de développement durable de l'agriculture conventionnelle que de celui de l'agriculture biologique?

Ajouter un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
CAPTCHA
Cette question permet de s'assurer que vous êtes un utilisateur humain et non un logiciel automatisé de pollupostage.
CAPTCHA visuel
Entrez les caractères (sans espace) affichés dans l'image.
LES BILLETS DE TERRA NOVA
Agoravox Le post Mediapart Rue 89 Slate.fr