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Derrière le débat sur la retraite émerge un nouvel enjeu générationnel : notre société maltraite sa jeunesse. Terra Nova vient de publier un rapport sur le sujet : L’autonomie des jeunes au service de l’égalité. A cette occasion, elle a livré au Monde (édition du mardi 9 novembre) ses propositions pour l’avenir des jeunes. Terra Nova y milite pour une « révolution copernicienne » des politiques publiques, visant à réorienter l’Etat providence vers une stratégie d’investissement social concentrant les moyens publics sur les jeunes générations. Avec plusieurs mesures phares : le doublement du budget des universités, un capital-formation pour la vie étudiante ou encore une allocation d’insertion pour les primo-demandeurs d’emploi.
"Investir dans notre jeunesse"
Olivier Ferrand
Ces dernières semaines, la France a découvert, stupéfaite, sa jeunesse dans la rue. Certains s’en sont offusqués : comment peut-elle se préoccuper d’une réforme des retraites qui ne la concernera pas avant un demi-siècle ? Ils passent à côté de l’essentiel : le sentiment de mal-être général de notre jeunesse face à une société bloquée qui la maltraite.
Ce sentiment est justifié. Son déclassement est brutal. La jeunesse était, il y a trente ans, intégrée, active, prospère. Elle est devenue la figure de l’exclusion dans notre société moderne, singulièrement la jeune mère célibataire. Les statistiques officielles sont cruelles : le taux de pauvreté atteint désormais 20% pour les jeunes de moins de 25 ans, contre 11% pour les actifs adultes, 8% pour les retraités.
Que s’est-il passé ? Disons-le sans détour : depuis trente ans, face à la crise, les jeunes sont la variable d’ajustement d’une société d’insiders qui protège ses acquis au détriment des nouveaux entrants. Toutes les grandes politiques publiques – éducation, logement, politique sociale, politique fiscale – discriminent les jeunes générations. Si nous voulons redonner un avenir à notre société, il y a urgence à effacer ces inégalités intergénérationnelles, que nous avons créées. Cela passe par trois grands retournements.
Premier retournement : priorité à l’investissement éducatif, de la petite enfance jusqu’à l’université. C’est le plus grand scandale politique actuel : l’effort éducatif de la Nation baisse. Il est passé de 7.5% du PIB en 2000 à 6.5% aujourd’hui, soit une baisse de 15% ! Au cœur de ce scandale, il y a l’université : nous n’avons pas assuré la démocratisation de l’enseignement supérieur. A peine 40% d’une classe d’âge sort diplômée de l’université en France. Notre malthusianisme élitiste (« tout le monde ne peut pas faire polytechnique ») est contredit par les pays les plus avancés : plus de 50% d’une génération est diplômée de l’université aux Etats-Unis, 60% en Corée, au Japon, au Canada et dans les pays nordiques.
Terra Nova fixe un objectif simple : franchir le seuil de 50% d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur pour, à terme, rejoindre les pays les plus avancés. L’enjeu est avant tout budgétaire : nous ne consacrons que 1.5% de notre richesse nationale à l’enseignement supérieur, contre plus de 3% aux Etats-Unis, 4% dans les pays nordiques. Le doublement du budget est donc un minimum : 30 milliards supplémentaires par an. Pour donner une idée du changement d’échelle, la Commission Juppé-Rocard sur le grand emprunt a abouti à une dotation en capital de 11 milliards d’euros pour l’université, sa priorité politique. Avec des taux d’intérêt de 2-3%, ce capital produira des financements supplémentaires de l’ordre de 300 millions par an : voilà 1% des besoins couverts…
Deuxième retournement : priorité à l’emploi des jeunes. Face à la crise, on a protégé ceux qui avaient un emploi : la probabilité de perdre un CDI est de 1% par an en moyenne depuis 1980, 2% avec la crise de 2008.
Résultat, on a sacrifié les flux d’entrants, les jeunes. Le taux de chômage des jeunes est exceptionnellement élevé : 25%. Les jeunes actifs qui ne sont pas au chômage ont le plus souvent un emploi précaire. 80% des entrées en emploi se font en CDD : ils sont utilisés par les entreprises comme volant flexible de la masse salariale, pour pouvoir réduire la voilure en cas de difficultés. C’est pourquoi le chômage des jeunes a bondi avec la récession de 2008. Les stages (1 million par an), qui doivent normalement permettre la découverte de l’entreprise, constituent le premier emploi « au rabais » des jeunes. C’est vrai à tous les niveaux : même dans les grandes écoles, la scolarité était avant de trois ans et la 4ème année constituait l’année du premier emploi payé, aujourd’hui elle est de quatre ans dont une année de stage sous-payé. Le mouvement Génération Précaire a obtenu l’obligation d’une rémunération minimale des stages, mais le déclassement demeure bien réel. Enfin, même lorsqu’ils obtiennent un emploi stable, les jeunes sont de plus en plus mal payés. Le salaire relatif a plongé depuis trente ans. En 1975, les salariés de 50 ans gagnaient 15% de plus que les salariés de 30 ans ; l’écart a aujourd’hui presque triplé, à plus de 40%.
Terra Nova fait une série de propositions pour casser cette logique. D’abord, créer un service public de l’orientation afin de garantir un accompagnement personnalisé de l’université à l’emploi : cette transition est particulièrement difficile, les services d’orientation professionnelle des grandes écoles ainsi que des associations (AFIJ, La Manu) la gèrent avec succès, il faut généraliser ce soutien. Ensuite, mobiliser Pôle emploi dans l’accompagnement des jeunes. Pôle Emploi pourrait se voir assigner des objectifs spécifiques pour les jeunes actifs : un objectif quantifié dans ses mises en relations avec les entreprises ; un objectif d’attribution de 40% des contrats aidés. Un référent « jeunes actifs » serait désigné sur chaque site, afin d’adapter l’accompagnement aux spécificités des débuts de la vie active. Autre proposition : moduler les cotisations sociales de l’entreprise en fonction de son taux d’emploi précaire et faire sanctionner par l’inspection du travail les abus manifestes. Enfin, intégrer les périodes de stage dans la durée de cotisation pour la retraite : le nombre de trimestres validés à trente ans est tombé de 40 à 31, dont plus de la moitié (5 trimestres sur 9) est du aux difficultés d’insertion professionnelle.
Troisième retournement : priorité aux transferts sociaux et fiscaux vers les jeunes. L’essentiel des 600 milliards d’euros annuels de l’Etat-providence (santé, retraites, dépendance) est tourné vers les générations âgées. Mais les pauvres aujourd’hui, ce sont les jeunes : c’est leur niveau de vie qu’il faut soutenir désormais.
Le niveau de vie des étudiants, tout d’abord. La France finance très mal la vie étudiante. Peu de bourses, et pour des montants faibles qui ne subviennent pas, sauf exception, aux besoins des bénéficiaires. Au total, un investissement public modeste : 1.8 milliards d’euros par an. Conséquence : une dépendance au soutien financier familial, d’où des conditions de vie souvent difficiles, qui sont un handicap pour la poursuite et le succès des études universitaires. Des modèles de réussite existent pourtant : en Suède, au Danemark, l’Etat assure un revenu étudiant universel élevé, de l’ordre de 800 euros mensuels, contribuant à la démocratisation avancée des études supérieures. C’est pourquoi Terra Nova propose une mesure phare inspirée de ces modèles : un « capital de formation », articulant allocation et prêt contingent, aboutissant à un revenu universel de 600 euros par mois versé pendant la durée des études (cf. article ci-contre).
Le niveau de vie des jeunes actifs, ensuite. La politique sociale est spectaculairement discriminatoire. Il suffit de comparer les minimas sociaux. Minimum vieillesse : 708 euros par mois. Minimum d’activité 25-60 ans (« RSA-socle ») : 460 euros, soit 40% de moins. Minimum d’activité pour les moins de 25 ans : zéro. Des prestations inversement proportionnelles au niveau de pauvreté par classe d’âge ! Difficile de faire mieux en termes d’injustice intergénérationnelle, et la France fait figure d’exception en Europe : les minimas sociaux y commencent le plus souvent à 18 voire 16 ans. Quant à l’assurance chômage, elle est réservée à ceux qui ont travaillé. Terra Nova propose de créer une allocation d’insertion, d’un montant équivalent au RSA-socle, pour les jeunes en primo-recherche d’emploi, aujourd’hui sans ressources.
Toutes ces mesures ont un coût très important : autour de 50 milliards. Comment les financer ? Elles sont, en réalité, déjà financées. Face au déclassement générationnel, les familles soutiennent leurs enfants en difficulté. Les transferts familiaux sont massifs : près de 80 milliards par an sont redistribués des seuls grands-parents vers les enfants et petits enfants. Ils sont le signe positif de la qualité des solidarités familiales – mais encore faut-il vivre dans une famille où les parents ont la volonté et la possibilité d’aider leurs enfants.
C’est pourquoi nous proposons une mutualisation partielle de ces transferts générationnels, pour garantir des solidarités collectives. En voilà quelques pistes concrètes. La suppression de la plupart des transferts sociaux actuels liés à l’entrée dans l’âge adulte, qui sont versés à la famille, pour les verser directement aux jeunes (8 milliards). La suppression du quotient conjugal : les Français déclarent leurs revenus par foyer, et non à titre individuel, ce qui crée un avantage fiscal au profit des couples contre les célibataires, et donc pour partie des adultes installés au détriment des jeunes actifs (6 milliards). L’alignement de la fiscalité des retraités aisés sur celle des actifs (5 milliards). Enfin, l’augmentation de la CRDS, impôt affecté au remboursement de la dette sociale, de 0.5% à 2% (15 milliards). La dette publique française est très élevée : 1700 milliards d’euros, 27.000 euros par habitant. Elle opère des transferts générationnels massifs : elle finance le niveau de vie des générations actuelles en siphonnant celui des générations de demain. La CRDS est payée par les générations d’aujourd’hui : elle contribue à limiter ces transferts.
Une société qui, tel Cronos, dévore ses enfants est une société qui se meurt. Terra Nova appelle à une « révolution copernicienne » des politiques publiques, au profit d’une stratégie d’investissement social qui concentre les moyens publics sur les jeunes générations.
"Pour un capital formation"
Guillaume Allègre
L’allongement de la vie s’est traduit à la fois par la création d’un troisième âge de la vie et par l’allongement de la formation initiale et donc de la jeunesse. Ces deux âges se caractérisent par la dépendance financière due à l’éloignement du marché du travail. Mais alors que le troisième âge est pris en charge de façon assurantielle et solidaire, la dépendance financière liée à la formation initiale et aux difficultés d’intégration sur le marché du travail est, en très grande partie, laissée à la charge des familles. Qui plus est, une grande partie des transferts sociaux liés à l’entrée dans l’âge adulte se fait en direction des familles, notamment à travers les allocations familiales et le système de quotient familial de l’impôt sur le revenu, et non pas directement aux jeunes.
Le financement public direct de la vie étudiante est limité en France. Les enfants des familles les plus modestes bénéficient certes d’un soutien conséquent depuis la création d’un sixième échelon des bourses sur critères sociaux, à hauteur du RSA socle (460 euros par mois). Mais seulement 5 % des étudiants du supérieur en bénéficient. Pour la majorité des étudiants et même des boursiers, l’aide publique est un revenu d’appoint qui ne peut suffire à subvenir à leurs besoins. Dès lors, soit la famille est en mesure de compléter, soit l’étudiant devra travailler, souvent dans des proportions néfastes à la réussite de ses études.
La création d’une allocation étudiante universelle pose la question de l’équité entre ceux qui font des études supérieures et ceux qui n’en font pas. Les étudiants n’ont pas ou peu de ressources propres mais proviennent le plus souvent de foyers plus aisés ; une allocation dont pourraient bénéficier les étudiants et versée selon leurs seules ressources bénéficierait donc majoritairement aux enfants des familles les plus aisées. D’autre part, les étudiants, qui n’ont aujourd’hui pas de ressources, sont aussi ceux qui demain auront les ressources les plus importantes. Si ces objections ne sont à elles seules pas suffisantes pour délégitimer l’aide aux étudiants, la situation de ceux qui ne bénéficieraient pas de ce droit nouveau doit être prise en compte.
C’est pourquoi nous proposons un système de « capital-formation » articulé à des prêts à remboursement contingent : il a l’avantage de favoriser l’autonomie des étudiants tout en tenant compte de la question de l’équité avec les non-étudiants. Il consisterait à attribuer un capital à tous les jeunes adultes, utilisable tout au long de la vie active mais seulement sous forme de revenus permettant de financer la vie étudiante. Il permet de donner plus de droits en formation continue à ceux ayant suivi le moins d’études en formation initiale. Le prêt à remboursement contingent est un système de prêt organisé par les pouvoirs publics où le remboursement se déclenche lorsque le revenu des individus concernés dépasse un certain seuil. Le remboursement se fait donc seulement lors des périodes favorables de la vie active. Le remboursement contingent permet de mettre à contribution ceux qui ont le plus réussi, c'est-à-dire ceux qui bénéficient réellement le plus de leurs études. Contrairement à des allocations financées uniquement par l’impôt, ce système permet, à revenus égaux, de faire contribuer ceux qui ont fait les études les plus longues par rapport à ceux qui n’ont pas fait d’études ou ceux qui ont fait des études courtes, sans pour autant décourager la poursuite d’études.
Nous proposons un « capital-formation » d’un montant de 16.600 euros, ce qui permettrait aux jeunes en formation de recevoir l’équivalent du montant mensuel du RSA socle (ou de la bourse d’échelon 6) pendant trois ans. L’allocation pourrait alors être cumulée à un prêt contingent aux revenus futurs pour atteindre un revenu étudiant global de 600 euros (soit 460 euros d’allocation et 140 euros de prêt). Ceux s’engageant dans des études plus longues pourraient demander l’étalement de l’allocation et cumuler avec un prêt contingent plus important. La part de prêt contingent dans le financement de la vie étudiante serait ainsi plus importante pour les étudiants suivant des formations longues. A l’inverse, les individus n’ayant pas utilisé leur capital en formation initiale pourraient demander de recevoir l’allocation en formation continue sur une période plus courte afin de recevoir un montant mensuel de revenu de formation à hauteur de leur dernier salaire.
Le coût global de ce dispositif est d’environ 12 milliards d’euros. Il se substituerait aux aides aux familles, aux bourses actuelles et à une partie de la formation professionnelle (8 milliards), laissant un coût net de 4 milliards.







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