NOTE
Les paradoxes de l'intervention militaire en Libye
Note Par William Leday.
Le 06/12/2011
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Alors que le nouveau gouvernement libyen a la lourde tâche de reconstruire et d'unifier le pays jusqu'aux élections générales prévues dans sept mois,  les conséquences de l'intervention militaire et du rôle de la France dans la chute de Mouammar Kadhafi apparaissent plus nettement, et les points de vigilance identifiés par Terra Nova dans deux notes de mars et avril derniers se confirment : reconnaissance hâtive du Conseil national de transition sans contrepartie politique, répercussions de l'intervention au niveau régional, interprétation abusive de l'esprit de la résolution 1973 dans le sens d'une assistance militaire pure et simple... William Leday montre dans cette tribune publiée sur Le Monde.fr qu'une autre intervention en Libye était possible, certes moins glorieuse en apparence pour la France, mais qui aurait permis à la communauté internationale de soutenir aujourd'hui les révolutions syrienne et yéménite.

L'effervescence médiatique retiendra le rôle de la France et de la coalition internationale dans la chute de Mouammar Kadhafi. Une fois cette écume dissipée, l'histoire se gardera évidemment de porter un jugement lapidaire sur le sens de cette chute mais mettra probablement en exergue les conséquences pour le moins paradoxales de cette intervention, notamment l'interprétation abusive dont la résolution 1973 a fait l'objet. Plusieurs éléments interrogent, certains relèvent du déni de complexité, d'autres de la morale.
 
Ce déni de complexité peut être mesuré à deux niveaux. Localement tout d'abord, puisqu'à la reconnaissance hâtive du Conseil national de transition (CNT) a correspondu de la part de l'Elysée une réelle méconnaissance de la complexité de la révolution libyenne dans ses composantes et sa mécanique. De façon connexe, l'Elysée a fait preuve d'une même méconnaissance de la géopolitique libyenne qui se décompose schématiquement en trois sous-ensembles ethnolinguistes (la Cyrénaïque, la Tripolitaine, le Fezzan) sur lesquels se superpose un système tribal et lignager dense. La reconnaissance du CNT s'est faite sans qu'une contrepartie politique autre que le simple renversement du régime soit négociée. Or, la révolution libyenne dans ses prémisses, à l'image des révolutions tunisiennes et égyptiennes, véhiculait des revendications portées par une jeunesse désabusée et une classe moyenne souhaitant prendre en main son destin. Celles-ci ont été confisquées par le CNT dirigé par une poignée d'ex-ministres du régime, d'islamistes et leaders berbérophones. Comment alors s'étonner que la charia soit proclamée ? Comment imaginer que des élections puissent être organisées dans huit mois dans un pays où la société civile et politique est tout juste à l'état de gestation ?
 
Par-delà la complexité propre à la Libye, l'intervention exerce une résonance largement occultée au sein de l'espace régional et sous régional. En effet, les pays sahéliens (Niger, Mali, Tchad…) subissent plus ou moins directement les répercussions de la déflagration libyenne. Au-delà des flux d'armements bénéficiant à AQMI, les flux migratoires, l'instrumentalisation des mercenaires subsahariens par l'ancien régime, la déstabilisation des institutions régionales (notamment l'Union africaine financée à 45 % par la Libye) posent question et sont encore difficilement mesurables. L'omniprésence d'Alger qui s'est distinguée par un soutien sans faille au guide libyen, la veille du cinquantenaire des accords d'Evian, interroge. De même que la présence de militaires qataris auprès des forces du CNT interpelle. L'analyse des dimensions géopolitique et géostratégique manque cruellement.
 
Au nom de principes qui ne sont pas sans rappeler ceux justifiant une « guerre juste », cette intervention pose également des problèmes moraux, à commencer par l'interprétation abusive de l'esprit de la résolution 1973. Pour rappel, celle-ci s'adossait sur le viol du principe incombant aux Etats de « responsabilité de protéger les populations civiles ». Or, dès l'origine, la coalition internationale, par le truchement de Barack Obama et Nicolas Sarkozy, a fait savoir que l'objectif de l'intervention était la chute de Mouammar Kadhafi. Dès lors, dédiée à la protection des populations civiles, l'opération a basculé ipso facto vers une logique d'assistance militaire pure et simple à l'une des parties prenantes, en l'occurrence les forces du CNT.
 
Indirectement, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, l'interprétation abusive de la résolution 1973 n'a pas fait seulement choir le régime libyen, elle a également réduit les probabilités d'adoption d'un texte soutenant matériellement les révolutionnaires syriens ou yéménites. Il sera bien évidemment difficile pour eux de voter un texte similaire en faveur du peuple syrien ou yéménite compte tenu de la réticence initiale de la Russie et de la Chine (sans compter celle des autres BRIC). Utilisé pour la première fois, ce principe dégagé en 2005, concrétisation édulcorée du droit d'ingérence, se trouve aujourd'hui irrémédiablement compromis. Son usage était délicat et imposait de la subtilité, or l'intervention de la coalition s'est affranchie de la mesure découlant de l'usage de la force.
 
Au-delà, l'Occident serait travaillé par une compassion sélective, ils existeraient donc des révolutions que l'on soutient (Libye), d'autres que l'on néglige (Yémen, Syrie), « pire », que l'on occulte par une neutralité active pour des raisons géostratégiques (Bahreïn). Enfin, toujours dans le même registre, certains aspects de cette séquence militaire, que d'aucuns qualifieraient de « seconds », suscitent d'autres interrogations morales comme le traitement des prisonniers par le CNT, la chasse à l'homme dont de nombreux émigrés d'Afrique subsaharienne ont été victimes, le lynchage du guide libyen…
 
Comme il eut été plus avisé d'intervenir plus tôt au bénéfice de la seule protection des populations civiles, il eut été aussi opportun de « maîtriser » la violence, favoriser la fixation des rapports de force et obliger les parties prenantes à la solution négociée. Une autre intervention était possible, sur des modalités différentes et par une lecture conforme de la résolution 1973. Moins glorieuse en apparence, celle-ci aurait permis d'asseoir une communauté internationale, aujourd'hui singulièrement désarmée face au régime de Bachar al-Assad.

 

Commentaires
Par Paul CLAIRET Le 15/12/2011
-295

Je croyais savoir que la Libye était un pays du Bassin méditerranéen, un pays du Maghreb pour être précis: je ne savais pas que c'était un "exemple unique...au Moyen-Orient", comme l'affirme Victor-Manuel...
Trêve de plaisanterie. Bien sûr qu'il eût été préférable de n'avoir pas à intervenir dans ce pays. Mais Kadhafi avait annoncé vouloir "nettoyer les rats jusqu'aux fond des caves de toutes les maisons" de Benghaziet les colonnes de ses chars, accompagnées de ses milices prétoriennes, étaient à proximité immédiate de cette ville. Ne pas intervenir, tenir moult concertations diplomatiques aussi édifiantes que lénifiantes, eût paru sage et avisé... Avec un double effet: d'une part,permettre à Kadhafi de procéder en toute tranquillité à son "nettoyage" de printemps (après cela, les agissements des services de sécurité d'Assad en Syrie seraient apparus comme de simples incidents, soyons en sûrs); d'autre part, confirmer auprès des BRICs et du reste de la communauté internationale que les Européens, plus encore que les Etats-Unis, ne sont que des tigres de papier. Pour ne pas avoir à intervenir, nous aurions faire comme d'habitude: ne rien voir, ne rien entendre. Intervenir a donné en effet la possibilité à l'AQMI d'accroître son arsenal, permettant à l'Algérie et aux Etats-Unis d'instrumentaliser davantage encore cette "menace islamiste" sur le Sahel... Les voeux pieux et les yeux fermés eussent indéniablement été préférables.
Quant à la Syrie, ni Israël, ni l'Arabie saoudite, ni l'Iran, ni la Turquie, chacun pour des raisons différentes,ne toléreront jamais une quelconque intervention extérieure... A ces considérations géostratégiques régionales, je combinerai une rapide évocation des intérêts géopolitiques de la Russie (pour qui la Syrie reste son principal client et point d'appui dans la région), ni la Chine (qui souhaite ménager ses approvisionnements en pétrole/gaz iraniens, en refusant toute contrainte sur le "protégé" syrien de l'Iran)... Le Brésil, l'Afrique du Sud ont choisi de toute façon de privilégier le concept de souveraineté sur celui de protection des populations: c'est le réflexe naturel d'affirmation de toute nouvelle puissance, c'est aussi un moyen de se faire reconnaître par l'Occident en se distanciant de celui-ci.. Que "l'aventure" libyenne ait eu lieu ou non ne change rien à l'affaire...
A propos du Yemen, les pesanteurs géopolitiques régionales sont similaires, sans compter la position géographique singulière de ce pays: proximité relative avec le détroit d'Ormuz, longue frontière et inter-relations tribales et familiales avec l'Arabie Saoudite (qui, de son propre chef et au sein du CCG, a joué un rôle-clé dans le prochain dénouement de la crise)...
Ce sont les réalités géopolitiques qui commandent plus que jamais. Cela exige de connaître et reconnaître les rapports de force pour ce qu'ils sont, cela requiert de ne plus mélanger intérêts et "valeurs" (ah! les valeurs!) au rique d'instrumentaliser les secondes au profit des premiers. Au risque surtout de mettre en évidence nos faiblesses. A cet égard, l'équipée libyenne a aussi mis en évidence l'extrême faiblesse des moyens militaires européens: les pays d'Europe paient ainsi le choix d'avoir été les seuls à croire aux "dividendes de la paix", ou plutôt à avoir fait semblant d'y croire pour se servir de leur Défense comme variable d'ajustement budgétaire.
C'est un choix: il faut en assumer les conséquences en termes d'effacement international. Pour la première fois, un continent choisit de lui-même de "sortir de l'Histoire"sur les plans économique, monétaire, industriel et militaire... Mais ceci est une autre histoire, qui pourrait être le thème d'un nouveau "discours de Dakar"...!

Par Michel Desardennes Le 14/12/2011
-519

En ce qui concerne le lien Libye-Syrie - et vu le "coup" de gueule très orchestré du représentant de la France auprès de l'ONU, ce qui ne s'est PAS dit c'est que les Russes ont dit: On parle de la Syrie, Ok, mais donc également de la Palestine...Faut arrêter de prendre les Russes (Lavrov est un énorme vieux renard façon Frounzé) et le Chinois pour des brelles... L'agenda est simple: ensérrer avec l'aide des pays du golfe l'Iran dans, une fois de plus, une camisole sunnite pour les crétins qui sont au pouvoir en Israël ne provoquent pas une nouvelle guerre régionale...

Victor-Manuel: cela est là réalité des affaires internationales...

Par Michel Desardennes Le 14/12/2011
0

En ce qui concerne le lien Libye-Syrie - et vu le "coup" de gueule très orchestré du représentant de la France auprès de l'ONU, ce qui ne s'est PAS dit c'est que les Russes ont dit: On parle de la Syrie, Ok, mais donc également de la Palestine...Faut arrêter de prendre les Russes (Lavrov est un énorme vieux renard façon Frounzé) et le Chinois pour des brelles... L'agenda est simple: ensérrer avec l'aide des pays du golfe l'Iran dans, une fois de plus, une camisole sunnite pour les crétins qui sont au pouvoir en Israël ne provoquent pas une nouvelle guerre régionale...

Victor-Manuel: cela est là réalité des affaires internationales...

Par spartel Le 13/12/2011
-390

Cette note est trop intelligente.

Par L'auteur Le 12/12/2011
-650

@ Victor-Manuel Vallin :

L'objectif d'une tribune était de prendre partie dans le cadre d'un fil conducteur et ne pas s'éparpiller. Or apparemment, celui-ci ne devait être suffisamment clair pour les esprits bornés par le simplisme.

Très brièvement pour rectifier :

Primo - Mon propos n'était pas de définir comment pouvait-on intervenir différemment, la tribune ne serait jamais passée, mais de dénoncer les conséquences irrémédiables de celles-ci... aujourd'hui mesurables tant sur le terrain en Libye qu'au sein des enceintes internationales ;

Deusio - A aucun moment, je n'ai écrit qu'il ne fallait pas intervenir

Tertio - Je préfère être taxé de naïveté et de candeur que d'ignorance. Ignorance quant à l'histoire et la politique de la sous-région. Comment croire qu'une telle déflagration n'aura pas de csq sur les pays voisins? sur AQMI? Sur nos relations avec l'Algérie...

Quarto - La France et les autres puissances sont actives dans le cas de la Syrie? Oui, peut-être... avec un effet nul sur le régime. En attendant aucune base légale un tant soit peu solide n'a été votée dans une enceinte internationale en faveur des opposants. Et c'est à la violation de la résolution 1973 qu'on le doit.

Bien à vous

Par Michel Desardennes Le 12/12/2011
-423

Je te tiens là Nihiliste! ;P
La seule chose qui ne change qu'impercetiblement en matière d'affaire internationale, c'est la géographie. Après Nietschze et Bismark, je ne vois pas pourquoi proposer des avenues alternatives poserait problème. La réalité politique, y compris internationale est une construction - et bien passons du duplo au légo!
Et revendiquons la candeur en matière de politique internationale: notre cynisme a fait d'un printemps arabe le lit d'un automne radical, qui, si se penche avec candeur sur la faillite de tous les régimes "laïcs" dans le monde arabe ne tendent que vers une seule conclusion: pour l'instant, les seuls à pouvoir (et avoir la crédibilité pour le promettre) peut-être garantir un minimum d'équité dans ces même pays sont ceux que je qualifierait d'islamistes légalo-consitutionnels...
Une simple lecture de l'histoire, et l'évidence nous percent et pupilles et tympans...
C'est certes candide, mais ça se vérifie empiriquement...

Par Michel Desardennes Le 12/12/2011
-413

Dernière chose que j'ai oublié de préciser: si une réconciliation nationale ex ante fait partie des conditions d'arrêts des combats, c'est mieux que malheur au vaincus non, et d'un point de vue politique, et humanitaire...

Par Michel Desardennes Le 12/12/2011
-804

Cher Victor-Manuel,

Loin de moi l'idée de parler à la place de William Leday - je vous fais simplement part de mon sentiment personnel. Les conséquence de la manière dont l'intervention en Libye à été exécuté à tout simplement résulté en une attrition Politico-stratégique, tant d'un point de vue de global - la Chine et la Russie ont avalé la couleuvre sur la Lybie, hors de question pour eux d'en avaler une deuxième - comme au niveau régional. N'oublions pas le rôle fondamental qu'ont joué des islamistes sunnites radicaux en Lybie (les fameuse brigades de Tripoli...)... Je veux bien qu'ont essaie de contenir l'iran en l'enserrant dans une camisole sunnite, mais, en toute franchise, je ne pense pas que la manoeuvre réussisse car les divisions au sein de des pays sunnites est trop grande...

Oui, une autre intervention aurait été possible qui aurait forcé - certes par de nombreux morts - le deux parties en présence à transiger et trouver un terrain d'entente... C'était la guerre des lybiens, et bien une guerre civile...

Par Victor-Manuel Vallin Le 08/12/2011
-516

Je suis surpris du caractère naïf de la fin de cet article, qui, comme souligné avant moi, est tout à fait pertinent dans sa première partie, même si je réprouve l'idée en filigrane qui me semble être qu'on aurait pas du intervenir au prétexte des conséquences régionales et tribales de la guerre en Libye.

J'apprécie beaucoup les remarques de Terra Nova en matière de politique intérieure, mais je constate qu'en politique extérieure, les opinions exprimées sont souvent simplistes et très vagues.
Dans le cas présent, il aurait été appréciable que l'auteur dise quelle forme aurait pu prendre l'intervention en Libye, au lieu de lancer ce lieu commun "ne autre intervention était possible, sur des modalités différentes et par une lecture conforme de la résolution 1973". Il est en effet fort probable que sans l'implication aussi directe de l'OTAN et notamment de la France dans la chute de Kadhafi, les rebelles et les forces pro-Kadhafi soient aujourd'hui toujours en guerre, avec plus de morts, plus de destructions. Je doute que notre société ultra-médiatisée l'aurait accepté !

Enfin il n'y a pas de raisons de questionner pourquoi on ne peut pas intervenir en Syrie aussi facilement qu'en Libye : ce sont deux pays totalement différents, et la Libye est un exemple unique au Moyen Orient, bien moins important stratégiquement que la Syrie, et incapable contrairement au régime de Bachar al Assad de déstabiliser tout le Moyen Orient. Les mêmes Etats étant intervenus en Libye, en premier lieu la France, sont par ailleurs actuellement très actifs dans une pléthore de domaines, pour tenter de mettre un terme à la répression en Syrie.
Je doute d'ailleurs que Terra Nova aurait accueilli positivement une nouvelle guerre dans ce pays, laquelle serait une erreur d'analyse géostratégique infiniment plus grave que l'intervention en Libye.

Cordialement.
Victor-Manuel Vallin

Par MOULIN Le 08/12/2011
-355

Autant la première partie de la note est bienvenue, juste et sans idée bouleversante, autant la deuxième est empreinte de candeur quant à la réalité des affaires internationales.
Fausse candeur ?

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