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Maison de l'histoire de France : une histoire au service du politique Le 23/09/2010
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Télécharger la note (version pdf) A l'occasion d'une visite du site préhistorique de Lascaux, le 12 septembre 2010, le Président de la République a annoncé la création d'une "Maison de l'histoire de France" sur le site des Archives nationales à Paris dont l’ouverture est prévue pour 2015.

A l'occasion d'une visite du site préhistorique de Lascaux, le 12 septembre 2010, le Président de la
République a annoncé la création d'une "Maison de l'histoire de France" sur le site des Archives
nationales à Paris dont l’ouverture est prévue pour 2015.

Le coût exorbitant de ce projet (60 millions d’euros au moins) dans un contexte de restrictions
budgétaire risque de se faire au détriment des autres champs d’intervention du ministère de la
Culture. Le choix de Paris pour héberger la Maison de l’histoire de France est peu original.

Par ailleurs, l’installation de celle-ci sur le site des Archives nationales compromet le renouveau de
cette institution qui passait notamment par une extension de ses locaux en Seine-Saint-Denis et une
réorganisation du bâtiment parisien.

Ces questions d’intendance seraient accessoires si cette Maison ne passait pas sous silence
l’immigration, l’Europe ou les aspects sociaux et culturels de l’histoire de France. Bien qu’il ne soit
pas encore arrêté, un tel programme servirait en réalité une vision étriquée de notre histoire, bien loin
du choix universaliste qui fonde l’identité de la Nation française.

A l'occasion d'une visite du site préhistorique de Lascaux, le 12 septembre 2010, le Président de la
République a annoncé la création d'une "Maison de l'histoire de France" sur le site des Archives
nationales à Paris.

La création d'un musée dédié à l'histoire de France semble être une priorité pour le Président de la
République depuis son élection en 2007. Dés le début de son mandat, il avait demandé à la ministre
de la culture d'étudier "le projet de créer un centre de recherche et de collections permanentes dédié
à l'histoire civile et militaire de la France". En novembre 2007, un premier rapport avait été confié en
ce sens à Hervé Lemoine, conservateur du patrimoine, devenu depuis directeur chargé des archives
au sein de la direction générale des patrimoines. En janvier 2009, à Nîmes, lors de ses voeux aux
représentants du secteur de la culture, il avait confirmé sa volonté de créer un musée dédié à
l'histoire de France. Un deuxième rapport avait été demandé quelques mois plus tard à l'historien
Jean-Pierre Rioux. Enfin, Jean-François Hébert, président de l'établissement public du Château de

Fontainebleau et ancien directeur de cabinet de Christine Albanel, a rédigé récemment un troisième
rapport dont les principales conclusions ont été reprises par le Président de la République dans son
discours du 12 septembre.

Sur le fond, la Maison de l'histoire de France s'incarnerait dans un réseau de musées comprenant
notamment le Musée de la préhistoire des Eyzies-de-Tayac, le Musée d'archéologie de Saint-
Germain-en-Laye, le Musée du Moyen Age de Cluny, le Musée de la Renaissance d'Ecouen, les
châteaux de Pau, de Fontainebleau et de la Malmaison, le Musée de Compiègne et le Musée des
plans reliefs aux Invalides. Ces musées, qui ne disposent pas aujourd'hui de la personnalité morale,
apporteraient au projet des collections permanentes déjà constituées. La maison serait située dans
des emprises des Archives nationales au coeur de Paris qui regroupent notamment les hôtels de
Soubise et de Rohan. Elle devrait comprendre une « galerie chronologique » et un espace
d'exposition temporaire, sur une surface annoncée de 10 000 m2 au total. Une première exposition
temporaire, inaugurale, a été annoncée par le Président de la République pour la fin de l'année 2011.
La Maison de l'histoire de France n'ouvrirait pas cependant avant 2015.

Ce projet de Maison de l'histoire de France pose de nombreux problèmes. Son coût est important, sa
localisation est peu opportune et, surtout, son esprit et son objectif sont sujets à caution, tant ils
révèlent la vision discutable de l'histoire de France promue par le Président de la République.

1 -UN COUT EXORBITANT

A ce jour, le coût du projet n'est pas encore connu avec précision. Il dépend de l'ambition, mais aussi
de la localisation du siège central du musée. Il appartiendra à Jean-François Hébert, chargé d'une
mission de préfiguration de la future Maison de l'histoire de France, de le préciser maintenant que
l'hypothèque de l'emplacement de la maison a été levée. En effet, pendant plusieurs mois, une
compétition a eu lieu entre les sites potentiels. L'Etat a finalement renoncé à construire un bâtiment
nouveau (projet imaginé un temps sur l'île Seguin). Mais la rénovation d'un site existant a aussi ses
coûts. Réaménager 10 000 m2 sur le site des Archives nationales coûterait ainsi entre 60 et 80
millions d'euros, les bâtiments concernés étant bien entendu des bâtiments classés dont la
fonctionnalité serait totalement à revoir.

Cette somme peut sembler modeste à l'échelle du budget du ministère de la culture qui était en 2010
de 2,9 milliards d'euros dont près d'un milliard pour le patrimoine. Cependant, ce montant est
considérable, au regard de l'effort financier consacré aux musées. L'ensemble du plan musées en
région, annoncé par le ministre de la culture et de la communication le 8 septembre 2010, est du
même ordre, mais étalé sur plus de trois ans. Il est douteux que le ministère, déjà engagé dans des
projets financiers lourds comme le MuCEM, à Marseille, ou le nouveau bâtiment des archives en
Seine-Saint-Denis, puisse se permettre un engagement nouveau de cette ampleur sans même
prendre en compte les projets d'installation des réserves, de la restauration et de structures de
formation à Cergy. Les autres secteurs de la culture pourraient difficilement contribuer compte tenu
du manque de marge de manoeuvre dont disposent les secteurs du spectacle vivant ou de
l'éducation artistique qui ont été soumis à une importante régulation budgétaire au cours des
dernières années. Le ministère de la culture a davantage besoin de mobiliser des crédits
supplémentaires pour soulager des secteurs devenus exsangues ou pour financer des chantiers plus

prioritaires, comme la numérisation du patrimoine écrit (archives, livres), cinématographique et
audiovisuel.

La lecture de l'intervention présidentielle est claire, et l'absence d'annonce de crédits nouveaux
indique que le ministère de la culture devra financer ce projet par redéploiement, au détriment des
autres champs d'intervention du ministère, c'est-à-dire au prix d'une paupérisation accrue de
l'ensemble de ses outils.

2 -UNE LOCALISATION PEU OPPORTUNE

Le choix du site de l'hôtel de Soubise présente l'avantage de situer la future Maison de l'histoire de
France en plein de coeur de Paris et, ainsi, d'en faire un lieu accessible pour les Franciliens et les
touristes, français et étrangers.

Ce choix semble pourtant être avant tout le fruit d'un concours de circonstances et d'une analyse
quelque peu simpliste de la situation des archives nationales. En effet, le Gouvernement pense
pouvoir utiliser l'espace libéré par le déménagement, avant 2013, des archives postérieures à 1790
vers le Centre national des archives de Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis. Cependant,
comme le révèlent les organisations syndicales du ministère de la culture et les représentants du
personnel des Archives nationales, le site historique des Archives nationales manque cruellement de
place et il était déjà prévu que l'espace libéré soit immédiatement occupé par plus de cinquante
années de minutes notariales qui attendent leur collecte et par le redéploiement de chartes scellées
médiévales. En effet, l'ouverture du site de Pierrefitte ne procède pas, initialement, d'une logique de
« décentralisation » et de déménagement des archives, mais bien d'une croissance nette de l'offre
culturelle et scientifique que représentent les archives nationales. Ainsi, l'on présente comme une
habile utilisation d'espaces qui seraient devenus vacants ce qui, en réalité, correspond à l'amputation
brutale d'un projet culturel plus ancien. Quant à l'esprit d'équilibre qui caractérisait le couple Paris-
Pierrefitte, et dont la finalité politique n'était pas moins que la volonté de traduire le partage de la
mémoire nationale entre Paris et la Seine-Saint-Denis, c'est-à-dire la réunion autour de nos passés, il
est perdu : l'impression restera d'un « départ des archives » vers la banlieue, synonyme de relégation
là où un pont s'ébauchait.

Plus fondamentalement, ce choix d'implantation apparaît aussi contestable du point de vue de l’offre
culturelle. Le Centre de Paris regorge déjà d'une multitude de musées et de monuments et il ne
semble pas du tout indispensable de créer un musée supplémentaire dans cette zone. D'un point de
vue symbolique, s'il faut déjà se réjouir que le choix du Président de la République ne se soit pas
porté sur un ancien château des rois de France, le choix de la capitale renvoie quand même à une
vision de l'histoire de France fortement teintée sinon de royalisme et de jacobinisme mais au moins
de parisianisme.

Il aurait été bien plus intelligent de réfléchir à un lieu plus inattendu et moderne, en dehors de Paris,
dans un haut lieu de l'histoire sociale, industrielle ou rurale, voire sur un site vierge ou en devenir,
pour montrer que l'histoire de France se poursuit... Un lieu qui aurait été capable d'afficher l'histoire
comme un héritage commun et non comme l'outil des princes. Un parti pris architectural au bénéfice

d'une vision, mais, malheureusement, le Président de la République ne semble pas en avoir
l'ambition ou les moyens.

3 -UNE PROJET REPRESENTATIF DE LA VISION DE L'HISTOIRE DE FRANCE PROMUE PAR NICOLAS SARKOZY

Il faut aussi porter la discussion sur le fond du projet. Au cours de la campagne pour l'élection
présidentielle et, surtout, depuis le début de son mandat de Président de la République, Nicolas
Sarkozy, comme ont pu le montrer les historiens regroupés dans le Comité de vigilance face aux
usages publics de l'histoire, tente de mettre l'histoire au service du politique et de promouvoir sa
vision de l'histoire de France.

Cette volonté d'instrumentalisation de l'histoire au profit du politique n'est malheureusement pas un
fait nouveau. Au cours de la période récente, les manipulations du passé se sont multipliées. Les
"négationnistes", ces "assassins de la mémoire" (Pierre Vidal-Naquet), ont cherché à travestir
l'histoire de la Shoah pour servir les thèses de l'extrême droite. Aujourd'hui, l'histoire de la
colonisation est sujette à de nombreuses réécritures, notamment de la part du monde politique. Ainsi,
une disposition de la loi du 23 février 2005 avait exigé des enseignants qu'ils insistent sur "le rôle
positif" de la colonisation.

Avec Nicolas Sarkozy, le détournement de l'histoire dans un but politique connaît une ampleur
inégalée sous la 5ème République. Pendant la campagne présidentielle, alors qu'il n'était encore que
candidat, il n'avait pas hésité à faire abondamment référence à Jean Jaurès, dont les idées et la
pratique politique semblent, à un siècle d'intervalle, bien éloignées des thèses de Nicolas Sarkozy et
de l'UMP. Devenu Président de la République, il a montré que son rapport à l’histoire n’était pas
simple : on se souvient, notamment, de la lettre de Guy Moquet, du refus de la repentance, des idées
assez saugrenues d’adoption d’une victime de l’holocauste par les écoliers…

Avec son projet de Maison de l'histoire de France, Nicolas Sarkozy entend franchir une nouvelle
étape dans ce processus d'instrumentalisation de l'histoire de France au profit de sa vision de
l'histoire. « La France souffre de son histoire, donc de son identité » disait Nicolas Sarkozy, à Nimes,
en janvier 2009. Dans la pensée sarkozienne, le Français ignore son histoire, donc perd son identité,
et en souffre. L’apprentissage de l’histoire est, dès lors, une réponse politique globale et doit être
prise comme telle.

Cette histoire est d'abord uniquement envisagée dans un cadre national, comme en témoigne le
choix de l'appellation "Maison de l'histoire de France". Il paraît cependant bien étriqué de vouloir
limiter le champ d'un musée qui entend présenter l'histoire aux nouvelles générations à la seule
"histoire de France", alors que la mondialisation économique, sociale et culturelle ne cesse de se
développer et que la France constitue un des principaux moteurs de la construction européenne
depuis plus de cinquante ans.

Regardons les collections qui composent la « maison » : le projet, immédiatement, crée un malaise
que même sans être scientifique, on perçoit facilement. Y aurait-il une Renaissance française dans

laquelle Leonardo da Vinci serait naturalisé Léonard de Vinci ? Des croisades françaises ? Des
hommes de Cro-Magnon français ? L'ineptie du propos saute aux yeux. Avec intelligence, les
musées qui composent la maison de l'histoire de France avaient échappé à la réduction hexagonale :
l'histoire des foires de Champagne n'est pas une histoire locale mais de la globalisation, les
compagnons et maîtres bâtisseurs des cathédrales traversaient toute l'Europe, les idées et les arts
ne connaissent pas de frontières, même dans le plus ancien Etat d'Europe... La notion de France est
jeune, la notion d'histoire de France encore plus. Le fameux « plébiscite permanent » de Renan
résume la réalité politique de la Nation : on ne la trouve pas dans un passé mythifié mais dans une
cohésion présente. L'histoire de France n'est qu'une histoire institutionnelle, et donc le regroupement
de ces musées une réduction du propos culturel.

L'histoire n'étant envisagée que sa dimension héroïque et événementielle, qui va de Vercingétorix à
Charles de Gaulle, en passant par Clovis, Jeanne d'Arc, Jaurès et Guy Moquet, les grandes figures
et les événements sont valorisés, au détriment de l'explication du contexte politique, économique et
social et de l'analyse des tendances longues de la société française, au détriment du vécu de
l'immense majorité des habitants de ce pays, au détriment de l'apport de l'école des annales, au
détriment de l'objectivité et de la recherche historique moderne...

Cette histoire s'appuie sur une étrange sélection des faits historiques, au service d'une construction
partisane de la mémoire nationale. A ce titre, la lecture du rapport d'Hervé Lemoine, qui s'est penché
le premier sur le projet d'établissement dédié à l'histoire de France, est particulièrement éclairante.
Hervé Lemoine propose ainsi de "revenir d'une histoire plurielle à une histoire singulière", avant
d'énumérer une série de faits qui, selon lui, sont constitutifs de l'histoire de France sur la longue
durée. Sur les six dates que comporte cette histoire au pas de charge, trois célèbrent la nature
chrétienne de la France et soulignent le rôle de l'Eglise dans son édification : "732 : la bataille de
Poitiers, qui arrête l'invasion arabe et change de ce fait l'histoire de l'Occident ; 1099 : première
croisade, qui témoigne de l'essor de l'Europe chrétienne ; 1685 : la révocation de l'édit de Nantes, qui
confirme la tendance longue dans l'histoire de France "au choix de Rome". L'énumération se poursuit
avec l'évocation de 1789, de 1871 ("la répression de la Commune de Paris, qui fonde la possibilité
d'une République bourgeoise sur l'écrasement d'une révolution populaire") et se termine en 1962,
avec "l'indépendance de l'Algérie qui marque la fin de l'empire colonial français et provoque le
déplacement de plus d'un million de Français", sans un mot sur les Algériens.

Ainsi, si le rapport d'Hervé Lemoine, devenu directeur en charge des archives de France et chef d'un
service qui se trouve sur le futur lieu d'implantation du projet présidentiel, constitue la principale
source d'inspiration de la future Maison de l'histoire de France, celle-ci ne proposera pas une vision
sociale et culturelle de la construction de la France et du peuple français. Au contraire, il faut craindre
qu'elle soit l'outil de promotion d'une vision fermée de la Nation française, qui ignorera notamment la
contribution des immigrés à sa culture. Il suffit, en cela, de constater que personne n'évoque
seulement l'idée d'inviter la CNHI (cité nationale de l'histoire de l'immigration) à faire partie de la
maison de l'histoire de France... Il est vrai qu'elle n'a jamais été officiellement inaugurée, restant à la
porte de l'histoire de nos institutions culturelles

Au moment où le pays est poussé, contre son gré, vers un repli identitaire, on ne peut qu'avoir les
plus vives inquiétudes sur ce projet de Maison de l'histoire de France, quelle que soit sa localisation.

Le Président de la République ferait mieux de l'abandonner et d'utiliser les crédits prévus pour sa
création pour financer la recherche historique, qui pâtit bien plus du développement d'une vision
utilitariste de l'université qui méprise l'apport des sciences sociales que d'un désintérêt des Français.

Faut-il un musée de l'histoire de France ? La réponse se trouve déjà dans le premier des musées : le
Louvre. La France, qui a inventé le concept de musée en créant le Louvre, a déjà répondu à la
question. Le musée « français » n'est pas un musée des antiquités nationales, quels que soient les
mérites du musée de Saint-Germain. Le musée emblématique de la France s'est présenté, dès sa
création à la fin du XVIIIième siècle, comme la manifestation des grands courants qui ont forgé
l'universalisme français : les antiquités romaines, grecques et étrusques, mais aussi égyptiennes et
orientales ; les arts graphiques, les peintures, sculptures et objets d'arts de toutes les écoles
d'Europe... et bientôt les arts de l'Islam.

Tel est le projet politique et culturel de la République : l'accueil, la tolérance et le progrès. Ses
musées ont la même vocation. En choisissant de s'offrir au monde et d'offrir le monde à ses citoyens,
la Nation française a sans doute déjà fait son choix : l'universalité. Ce n'est pas une option, mais une
identité...

Le projet de Nicolas Sarkozy apparaît alors dans son dénuement intellectuel pour ce qu'il est : une
entreprise aussi inutile que profondément réactionnaire.

1 Elinaël Naper est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire

 

Commentaires
Par cshhdfegnv Le 01/03/2011
0

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