La Francophonie a tenu les 23 et 24 octobre derniers son 13e Sommet à Montreux en Suisse. Au fil des ans, le mouvement de la Francophonie s'est fortement développé pour devenir une force de propositions aux plans politique et culturel. Cependant, alors que le français a reculé dans les enceintes internationales au profit de l'anglais, et qu'il devient de plus en plus "multipolaire", l'heure était aux bilans. Selon Florent Parmentier, enseignant à Sciences Po, Néma Linuit et Emma Della Valle, la Francophonie souffre d'un manque de compréhension de nos dirigeants actuels : il convient de relancer ce mouvement en en faisant l'enjeu d'une politique volontariste.
SYNTHESE
Regroupant désormais 75 Etats, soit un tiers des membres des Nations Unies, 10% de l'humanité et 11% de la richesse mondiale, la Francophonie a tenu son XIIIème sommet les 23 et 24 octobre dernier à Montreux en Suisse. Au delà de la boutade selon laquelle une telle manifestation sert avant tout à choisir l'endroit du prochain sommet, qu'en est-il exactement de cet objectif fondateur de défense et de promotion de la langue française qui rassemble plus de 220 millions de personnes dans le monde ? Comment y répond l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) présidée par Abdou Diouf ? Quarante ans après l’acte fondateur de la Francophonie qui a vu le jour à Niamey (Niger) en 1970, dix ans après la déclaration de Bamako (Mali), l'heure était au bilan.
Si la francophonie (avec un f minuscule) renvoie à la langue française en elle-même et désigne le fait de parler français, la Francophonie (avec un F majuscule) désigne l'ensemble des personnes qui parlent le français comme langue maternelle, langue d'usage, langue administrative ou d'enseignement ou langue choisie. Le mot Francophonie renvoie à également à l'ensemble des pays ou régions membres de l'Organisation internationale de la francophonie. A ce titre, la Francophonie, en tant que fait de parler français, est une composante de la politique étrangère de la France et d'autres pays membres de l'espace francophone.
Ces quarante années auront été celles du développement du mouvement de la Francophonie, notamment en Afrique. Le mouvement s'est fortement développé et de nombreux pays y ont adhéré. Néanmoins, si de véritables solidarités se sont formées pendant cette période, si la Francophonie est devenue une force de propositions au plan politique et au plan culturel, la langue française était de moins en moins bien assumée. Ainsi, sa présence a reculé aux tribunes internationales et européennes, au bénéfice de l’anglais. Et les premiers à s’en détourner furent les Français. Beaucoup, en Afrique ou au Québec ont ainsi dénoncé le manque de volonté et de courage des dirigeants français pour assumer une langue bien vivante qui a son rôle à jouer.
Dans un contexte de mondialisation, marqué par la prédominance de l’anglais, la Francophonie « multipolaire » a toute sa place, pour autant qu’elle devienne un véritable enjeu politique et cesse d'être uniquement un instrument de politique étrangère au service de la métropole.
Il est désormais urgent que la Francophonie traduise une vision du monde et un sentiment d’appartenance porté par un discours politique volontariste.
Pour cela, il est nécessaire de refuser la « pensée unique » en faisant du multilinguisme un élément participant à la défense de la langue française, de faire de l’OIF une instance chargée principalement de défendre la Francophonie, ce qu’elle n’est plus vraiment, ou à défaut, créer une agence ad hoc et enfin, de rendre la Francophonie visible et légitime. L’institution de « privilèges francophones » pourrait être envisagée.
NOTE
« Francophonie ». Ce mot aux voyelles sonores et chatoyantes, résonnerait-il à nos oreilles de Français métropolitains comme vide de sens, désuet et daté.
Le choix délibéré d'un auteur américain Jonathan Littell retraçant le parcours d'un nazi, de s’adresser à une « communauté d’histoire » dans une langue qui n'est pas la sienne dans Les Bienveillantes est éloquent, tout comme la déclaration du récent prix Goncourt, Michel Houellebecq qui envisage de revenir en France en raison d'un trop fort manque de la langue française[1]. Et ce vocable de "francophonie", somme toute très rationnel et chiffré dans l'approche que nous en avons, acquiert d'un seul coup toute sa dimension : l'émotion, la fierté et l'adhésion aux valeurs d'une culture pour des millions de personnes dans le monde entier, de Québec à la Sibérie, d'Haïti, d'Outre mer, à Beyrouth.
Le rêve de France. Le rêve de France pour plus de 220 millions de locuteurs du français dans le monde.
C'est avec ce fil tissé dont la mère patrie s'est éloignée depuis le début des années 90, lié à la contestation du rôle de la France, l'effondrement de l'Europe de l'Est et le rêve américain qui l'accompagnait, la révolution d'Internet devenue "langue universelle", qu'il convient de renouer. C'est au sens et à la signification profonde et "émotionnelle" du terme qu'il faut impérativement s'intéresser. Il s’agit de mettre un terme à ce renoncement volontaire et refaire de la Francophonie un véritable enjeu politique partagé, tel qu’il pouvait l’être sous la présidence Mitterrand dans les années 80.
1 - DANS UN ENVIRONNEMENT MONDIALISE, MARQUE PAR LA PREDOMINANCE DE L’ANGLAIS, LA FRANCOPHONIE « MULTIPOLAIRE » A TOUTE SA PLACE, POUR AUTANT QU’ELLE DEVIENNE UN VERITABLE ENJEU POLITIQUE
1.1 - La mondialisation s’accompagne du maintien voire du développement d’autres langues
La promotion des langues dans la mondialisation est réelle
La mondialisation transforme les forces en présence, tant sur le plan linguistique que culturel, largement au profit de la langue anglaise. Elle n’induit pourtant pas d’effet univoque, la prédominance de la langue anglaise s’accompagnant du maintien et du développement d’autres langues.
Si l’anglais apparaît bien comme la langue internationale, des affaires notamment, force est de constater également que le rapport entre langue et économie n’est pas univoque : l’incitation à utiliser une langue code sera forte dans la recherche et dans la science, moindre dans le domaine de la production et des ressources humaines, et plus limitée dans le secteur du commerce et de la distribution. Frédéric Martel[2] analyse avec justesse les dynamiques à l'œuvre au niveau mondial dans les industries culturelles, ce qui ne peut être sans conséquence pour la question linguistique. Et de préciser « qu'il ne faut pas baisser les bras, mais réajuster notre discours et notre combat ». La mondialisation produit de la diversité, et ne se résume pas à l’extension de l’anglais, fruit d’ailleurs d’une politique active du Royaume-Uni (à travers le British Council) et des Etats-Unis. En effet, de nombreux pays tentent de tirer partie de la mondialisation pour développer leur langue à l’étranger, notamment en Europe, d’où s’organisent de grandes aires géoculturelles. Ainsi, l’Allemagne a fait la promotion de sa langue grâce aux Instituts Goethe, héritiers des académies allemandes fondées en 1925, et présents dans 78 pays grâce à 143 instituts. Ils comptent 3300 employés et un budget de 278 millions d’euros, qui a augmenté de 30% entre 2005 et 2009. D’autres pays européens procèdent de même, avec les Instituts Cervantès (Espagne), la société Dante Alighieri (Italie), les Instituts Camoes (Portugal) et les Instituts Adam Mickiewicz (Pologne). La liste pourrait encore s’allonger, et démontre une volonté de promotion de leur langue de la part des pays européens.
Le cercle des pays conduisant une politique de promotion linguistique s’est élargi récemment aux « BRIC » (Brésil, Russie, Inde et Chine), et plus largement aux pays émergents. Ainsi, la Russie, inquiète du déclin du statut de sa langue au niveau international, a créé la Fondation Russki Mir (monde russe) en 2008. Elle ne limite pas son action à l’espace post-soviétique, et l’étend de l’Europe à l’Asie. Plus spectaculairement encore, la Chine a mis en place à partir de 2004 ses propres Instituts Confucius, qui connaissent un fort succès. Depuis la création du premier centre à Tachkent (Ouzbékistan), ce sont en juillet 2010 près de 316 Instituts Confucius qui existent dans le monde, couvrant une cinquantaine de pays. Le chiffre de 1 000 instituts pourrait être atteint vers 2020. Face à ce large succès, la Corée, le Japon, Taïwan et l’Inde préparent leurs propres réponses, tandis que le Brésil dispose de centres culturels propres (en dehors des Instituts Camoes). De ce point de vue, le monde arabe n’a pas réussi à développer des instituts similaires, notamment du fait de la différence entre l’arabe dialectal et l’arabe littéral et du manque de volonté politique. Toutefois, la création des grandes chaînes d’information panarabes que sont Al Jazeera et Al-Arabiya peut permettre un renouveau de la langue arabe.
La mondialisation ne disqualifie pas la francophonie. Elle rend au contraire la nécessité d’agir beaucoup plus actuelle. Le doute et la frilosité interviennent à un moment où de nombreux acteurs apparaissent, et investissent massivement.
La Francophonie reste forte et devient multipolaire
La Francophonie constitue bien plus qu’une simple extension de la diplomatie culturelle française. Elle est une véritable chance pour les francophones et pour la France. Cette dernière ne représente aujourd’hui qu’un tiers des francophones du monde, et cette proportion devrait s’affaiblir avec le temps au profit de l’Afrique. Ainsi, en dépit des engagements pris au sommet de Bucarest en 2006, la langue française subit une érosion importante en Europe alors qu'en Afrique elle progresse. On estime qu'en 2050, 85% des francophones seront africains. Mais c'est sans tenir compte des investissements massifs de la Chine pour faire apprendre le chinois aux Africains.
En ce sens, la Francophonie apparaît de plus en plus « multipolaire ». La langue française n’appartient pas à une territorialité définie, mais dépasse déjà largement les frontières hexagonales.
L’une des particularités de l’espace francophone tient au fait que c’est la seule langue avec l’anglais qui compte des locuteurs sur tous les continents, et jouit d’une présence forte dans les différents systèmes éducatifs. Le dispositif français est à cet égard conséquent, même si son organisation manque parfois de clarté ou appelle à une rationalisation (agence culturelle française…). On compte ainsi 144 centres culturels français à l’étranger, 154 services culturels des Ambassades de France, ou encore l’association CulturesFrance en charge des grands événements. A cela, il faut ajouter les 449 écoles et lycées français dans le monde, scolarisant environ 253 000 élèves, dont 95 000 français. Le nombre d’élèves étrangers est d’ailleurs en hausse régulière. Le nombre d’Alliances françaises dépasse le millier, regroupant 45 0000 étudiants, et les manifestations culturelles touchent jusqu’à six millions de participants. La question universitaire s’avère également être une question centrale, malgré des ressources limitées. L’agence universitaire de la francophonie a connu une augmentation de 50% du nombre de ses membres depuis 2000, soit 759 établissements dans 90 pays.
On peut avancer que la francophonie est « multipolaire » dans la mesure où elle tournera sans doute de moins en moins autour de Paris, sur le plan économique, culturel ou migratoire, quand bien même la France devrait y garder toute sa place. Ainsi, l’Afrique constitue l’une des raisons pour lesquelles de nombreux acteurs s’intéressent à l’espace francophone. Il n’est sans doute pas nécessaire de revenir sur l’intérêt chinois pour l’Afrique de l’Ouest, qui s’est traduit par une augmentation rapide du nombre de francophones en Chine. Si la chaîne du Qatar Al Jazzera a longtemps diffusé en arabe avant de se mettre à l’anglais, la chaîne a décidé de lancer sa propre chaîne francophone en visant le marché musulman d’Afrique de l’Ouest.
La culture n’est pas en reste dans ce processus de rééquilibrage, même si beaucoup de chemin reste à faire. Il y a d’ailleurs un paradoxe dans le fait que la France a pu utiliser la francophonie comme levier pour faire reconnaitre le principe de la diversité culturelle, alors même qu’elle ne le reconnaît pas suffisamment chez elle et dans l’espace francophone. Ce phénomène a été à l’origine du manifeste littéraire « pour une littérature monde » de 2007, revendiquant la fin de la différence établie entre littérature française et littérature francophone. La France doit donc penser la culture francophone différemment, puisqu’une langue commune ne débouche pas nécessairement sur un point de vue politique ou culturel commun.
Les flux économiques et humains francophones ne se limitent plus à des migrations vers la France, même si celle-ci y joue un rôle essentiel. Comme nombre de Français, un certain nombre de Roumains ont choisi le Québec comme lieu d’émigration, en faisant le choix de s’intégrer en langue française. De même, un nombre croissant d’Africains de l’Ouest sont recrutés comme enseignants de français aux Etats-Unis, y compris dans des régions rurales de la Louisiane. De ce point de vue, la Francophonie constitue une chance pour la France, mais également pour les autres francophones.
1.2 - La Francophonie souffre aujourd’hui d’un manque d’intérêt réel et d’un souffle politique fort
Bras armé de la politique étrangère française, elle constitue un autre moyen de poursuivre la «Françafrique»
S’il est admis que le sommet constitue l'un des rares endroits où se développe un dialogue entre les pays du Nord et ceux du Sud, il est largement exploité en ce sens par la France et a permis au Chef de l'Etat d'exposer ses priorités pour le G20 et le G8. Mais qu’en est-il de la promotion du français, des moyens qui y sont consacrés ? Un journaliste nigérian[3] soulignait la nécessité d’éviter que la Francophonie continue d’être perçue comme seulement un outil diplomatique de la France.
Il est certain que la Francophonie souffre d’un manque de compréhension des enjeux par nos dirigeants actuels, qui naviguent entre une attitude passéiste néfaste et un désintérêt masquant une absence de fierté d’appartenir au monde francophone.
La Francophonie ne constitue-t-elle au fond qu’un autre moyen de gérer la «Françafrique» ? Logiquement, un ministère de la coopération et de la Francophonie est intéressé avant tout par le pré carré africain. Pour autant, rien n’a été proposé sur la langue au sommet des chefs d'Etat africains de Nice.
Il n’existe aujourd’hui aucun discours politique construit sur la langue, et aucun effort du gouvernement pour consolider nos positions de ce point de vue dans les pays où émerge une francophonie de choix et non de tradition : Europe orientale, Amérique du Sud... Aucun usage n’est fait de la proximité linguistique avec les francophones d'Amérique du Nord. Aucune ambition n’est affichée en matière de plurilinguisme, et l’on assiste plutôt à un désengagement financier des organismes multilatéraux portant cette préoccupation. De plus, aucune plus-value n’existe pour les travailleurs ou les étudiants francophones qui ne sont pas mieux traités (et souvent plus mal !) alors qu'ils parlent notre langue.
L'ambition qu'a l'OIF de vouloir traiter tous les problèmes à la fois, gouvernance mondiale et démocratie, liberté, droits humains, développement durable, etc. avec des moyens limité (89 millions €, dont environ 60M€ de programmation et seulement in fine 17 M€ consacrés à la langue française et à la diversité culturelle[4]) rend sceptique. Les observateurs avertis ont eu tôt fait de souligner qu'à force de ratisser large, la chance de parvenir à quelque chose de concret est faible.
Certes, l'ambition de la Francophonie est d’instaurer dans cet espace, des Etats de droit, la démocratie, la protection des droits humains, le développement et d'aborder également la thématique de la sécurité alimentaire dans la perspective du prochain Sommet de 2012, qui se tiendra à Kinshasa.
Question récurrente s'il en est et auquel le Sommet de Québec avait tenté d'y répondre en le recentrant sur sa vocation première, la défense de la langue française. Demande réaffirmée à l'issue du Sommet de Montreux par le Ministère de la Culture des Communications et de la Conditions féminine du Québec par un appel réitéré à l’OIF de se donner une politique de promotion du français et à développer la chaîne multilatérale francophone TV5.
Elle ne traduit pas un sentiment d’appartenance fort des Français de métropole
Si la Francophonie est devenue progressivement une institution politique, le bilan sur l'état de la langue française dans le monde est plutôt mitigé et l'on assiste à un effacement progressif du français, notamment au sein des organisations internationales, y compris au sein des instances européennes. Des Etats membres de la Francophonie, comme la Roumanie, utilisent l’anglais dans les instances européennes et les Français eux-mêmes mettent souvent un point d'honneur à parler anglais y compris dans les enceintes internationales, attitude paradoxale pour les francophones d'autres pays qui s'efforcent de le parler.
De plus, la Francophonie traîne une image vieillotte, conservatrice pour ne pas dire réactionnaire, qui ne transmet pas, aux nouvelles générations l’idée d’une langue vivante, dont on peut être fier, inscrite dans son temps.
La bataille de l'Académie contre la féminisation des noms de métiers ou le refus de la moindre simplification de l'orthographe contribue à cette image. D'où une attitude des « élites » (intellectuelles, économiques...) de notre pays qui diffère globalement de celle des Francophones américains (Québec, Nouveau-Brunswick...), où le fait de s'exprimer en français est considéré comme un droit fondamental et une fierté. C'est un risque fort à l'heure où le modèle français ne semble plus faire rêver et nombre de jeunes gens francophones sont désormais beaucoup plus attirés par les prestigieuses écoles anglo-saxonnes que par les universités françaises.
Le paradoxe est que, dans un sondage réalisé pour le sommet par l’institut iSAMA, 91% des personnes interrogées considèrent que la langue française est un instrument stratégique de rayonnement pour la France et pour la Francophonie. Les résultats semblent abonder dans le sens d'une Francophonie plus politique dotée d’une valeur ajoutée intrinsèque forte, alors même que le manque de visibilité de l'OIF est souligné, 76% des personnes interrogées ne connaissant pas le nom de l'OIF. Le déclin de l’utilisation de la langue française est plus particulièrement ressenti dans les médias et au sein des organisations internationales, et constituent les deux domaines principaux où notre langue doit être défendue. Ainsi que le souligne Frédéric Martel, « il y a encore partout dans le monde un désir de français et de France, dans sa spécificité par rapport à l’Amérique. Mais il ne se traduit pas forcément par une défense de la francophonie ».
En conclusion, un journaliste suisse[5] soulignait avec ironie que célébrée au Canada ou en Afrique, la Francophonie est «méconnue sous nos latitudes, tantôt ignorée, tantôt méprisée ». Il notait, signe parmi d'autres, que quasiment aucun journaliste français n'était présent à la conférence de presse, à Paris, qui a suivi la Conférence des ministres. « En France, on a parfois l'impression que la Francophonie n'est qu'une annexe institutionnelle de la «Françafrique». Un sentiment que Paris contribue parfois à… renforcer. »
2 - IL EST DESORMAIS URGENT QUE LA FRANCOPHONIE TRADUISE UNE VISION DU MONDE ET UN SENTIMENT D’APPARTENANCE PORTES PAR UN DISCOURS POLITIQUE VOLONTARISTE
2.1 - La promotion linguistique qui s’est développée ces dernières années dans le contexte de la mondialisation rend plus pertinente l’approche multilinguiste du projet francophone
Le refus de la « pensée unique »
Le monde complexe dans lequel nous vivons ne peut se penser en une seule langue, ce qui conduirait à une pensée unique. Défendre le droit de parler français dans les enceintes internationales et les lieux de travail, c’est défendre aussi les autres langues.
La France doit donc penser la francophonie comme une illustration du multilinguisme (et pas seulement du français). En adoptant cette position, elle peut entraîner avec elle de nombreux pays dans les instances internationales et communautaires. Une recherche d'alliances avec des pays qui ont des problématiques semblables (Portugal, Espagne, pays d’Europe Centrale et Orientale...) doit être plus systématiquement privilégiée. De même, dans l'éducation, elle doit porter le message du droit à étudier deux langues étrangères.
C'est le principe ici qui est important. Cette position permet de sortir de la «françafrique» et d’élargir à de nouvelles populations qui ne demandent que ça : Europe orientale, Amérique du Sud, Asie, Inde … L’usage du français permet aussi de développer les relations entre pays du Sud, sans passer par la case partenaire du Nord, démarche que la France devrait encourager.
L'exemple de la convention de l'Unesco pour la diversité culturelle montre que cette position peut être très bien comprise et soutenue par une majorité d'Etats. Les principaux points demeurent d'une grande actualité : développer les politiques et les industries culturelles, promouvoir la circulation des écrivains, des artistes et la mise en marché de leurs œuvres, améliorer la production audiovisuelle des pays francophones du Sud, renforcer la modernisation et la professionnalisation des médias francophones.
Concernant la recherche, la suprématie de l'anglais est loin d'être établie dans toutes les disciplines (sciences humaines et sociales) et comme cela a été souligné en marge du Sommet, "La connaissance n'existe que par le discours qui l'explique et la diffuse. Une langue ne peut épuiser l'ensemble des représentations du monde matériel et immatériel (...). L'unilinguisme, sous couvert d'efficacité, favorise l'exclusion et ferme l'avenir de la connaissance"[6].
Il faut encourager, au lieu de sanctionner, les publications en français, via la cotation des publications. La France s'honorerait aussi à promouvoir un classement des universités qui ne soit pas celui de Shanghai, et qui prenne dans ses critères, entre autre, l'ouverture linguistique des établissements considérés. Enfin, il est indispensable de développer les échanges inter universitaires pour consolider un espace scientifique en français, comme les Francophones du Canada n'hésitent pas à le faire, et renforcer les organismes de coopération multi-latérale dans ce domaine.
Faire de l’OIF une instance chargée principalement de défendre la Francophonie ou à défaut, créer une agence adhoc
Dans cette même perspective, la France, principal bailleur de fond de l'OIF, devrait faire en sorte que cet organisme se centre bien davantage sur les questions linguistiques (défense et promotion du français et extension de l'espace francophone), qui sont pour l'instant abordées de façon secondaire par rapport, par exemple, aux problèmes de maintien de la paix en Afrique, certes importants mais qui sont traités aussi dans d'autres instances.
Ainsi, adopté au Sommet de Bucarest en 2006, le vade-mecum pose quelques règles simples en faveur de l'usage du français au sein des organisations internationales, avec notamment, pour les représentants des pays membres de l'OIF, celle de s'exprimer en français dans les instances internationales quand ils ne peuvent pas le faire dans leurs langues nationales.
Malheureusement, ce principe a été très peu suivi d'effets. De même, au Sommet de Québec, en 2008, il a été décidé de proposer aux Etats-membres de l'OIF, de signer des pactes linguistiques reflétant leur engagement concret en faveur de la langue française. Trois pactes linguistiques ont été signés au Sommet de Montreux avec le Liban, Sainte Lucie et les Seychelles. Cette démarche doit être poursuivie notamment avec les pays de l'Est de l'Europe membres de l'OIF (Roumanie, Bulgarie, Hongrie, Pologne, etc.). La France devrait pouvoir imposer à cet organisme un cahier des charges plus soucieux de la francophonie.
L'extrême modicité des moyens dévolus aux médias francophones tels que TV5 ou RFI participe de cette vision étriquée et frileuse et de cette méconnaissance gouvernementale des atouts de la francophonie. Haïti depuis le séisme ne capte plus TV5 et ce sont les médias anglo-saxons qui s'engouffrent dans la brèche. Que signifient dans ce contexte les rodomontades sur la présence française à Haïti face à l' « invasion » des Etats-Unis ? La francophonie passe par un investissement massif dans les médias, France24 et TV5 notamment, qui reviendra à notre pays sous forme de bénéfice politique et économique. La numérisation des fonds des bibliothèques francophones et la participation francophone à la révolution du livre numérique méritent, elles aussi, une stratégie (et un soutien) gouvernemental.
2.2 - Rendre la Francophonie visible et légitime
Quatre objectifs paraissent prioritaires pour relancer le mouvement francophone : rendre la francophonie plus visible et légitime ; créer des « privilèges francophones » pour renforcer un attachement à une communauté ; repenser l’articulation entre l’engagement européen de la France et sa dimension francophone, de manière à ce que les deux soient mutuellement bénéficiaires de la situation ; enfin, transformer la francophonie institutionnelle.
Le sentiment d’appartenance. Sans victoire symbolique préalable, sans réappropriation d’un sentiment de fierté d’appartenir au monde francophone, il est à douter que l’on puisse réellement redynamiser le mouvement. Cela passe notamment par des événements relayés par les médias, sous diverses formes, mais également par l’intégration de la francophonie dans les programmes scolaires. En outre, une diffusion pragmatique de l’idée de francophonie doit être pensée. Il a également été suggéré que l’inscription des noms de Léopold Sédar Senghor et d’Aimé Césaire au Panthéon marquerait un symbole fort pour l’ensemble de la communauté francophone, montrant une considération pour les fondateurs du mouvement. Le Forum de la langue française proposé par les Canadiens pour 2012 va dans le bon sens.
Les « privilèges francophones ». Il n’y aura pas de redynamisation du mouvement francophone sans créer des « privilèges francophones » qui donnent tout son sens à l’adhésion à une communauté. Ces « privilèges francophones » peuvent être assez facilement déterminés, mais réclament une certaine volonté politique. L’établissement de visas francophones, sur le modèle du Commonwealth, paraît un objectif souhaitable à terme, et l’on sent bien que la politique migratoire actuelle constitue un frein en la matière. En matière éducative, la constitution d’un programme d’excellence « Erasmus francophone », sous l’égide de l’AUF, paraîtrait une bonne initiative, d’autant plus si on améliore sensiblement les conditions d’accueil des étudiants étrangers, qui ne doivent plus être considérés seulement comme des coûts. Il conviendrait également d’encourager et de valoriser la production culturelle francophone réalisée hors de France. Le développement des industries culturelles du Sud constitue également une priorité : le partage de référence commune ne peut passer par le seul biais de la chaîne TV5, qui laisse encore la part du lion aux productions francophones du Nord.
Europe. Il convient d’articuler autant que faire se peut le projet francophone avec le projet européen, parfois pensés sur un mode antagoniste, notamment du fait du recul important du français comme langue de travail au Conseil et à la Commission. En réalité, et ce à plusieurs niveaux, il existe des combinaisons mutuellement avantageuses. La question des langues de travail au sein des institutions communautaires doit occuper une place centrale dans les liens entre les deux mouvements, mais ne peut les résumer. Malgré la tension existant entre le principe de l’égalité des langues et un souci de rationalisation et d’efficacité, la création d’une direction sur le multilinguisme tend à prouver que le message en faveur du multilinguisme des institutions francophones est de plus en plus pris en compte au sein des institutions européennes. Les principes de diversité linguistique et d'égalité des langues officielles sont essentiels non seulement sur le plan symbolique, mais également dans un souci d'égalité des citoyens dans l'accès au droit de l'UE. Une stratégie de promotion de la diversité linguistique peut d’ailleurs se faire à travers l’article 22 de la Charte de l’UE des droits fondamentaux. Il y a également une véritable réflexion à mener sur la question des cultures et des langues dans l’UE, à la fois à l’intérieur mais également à l’extérieur de l’Europe, afin de promouvoir les langues européennes dans le monde. Les coopérations entre l’UE et l’OIF, par exemple en matière humanitaire, tendent à accréditer cette idée.
Institutions. La question du financement des institutions francophones ne manque pas de se poser, compte-tenu de la faiblesse de son budget, trop dépendant qui plus est d’un seul donateur. Il convient également de se poser la question des contours définitifs de l’OIF, de la prise en compte des différentes francophonies, ainsi que des liens entre l’espace francophone et le reste du monde. Sur le plan institutionnel, on ne peut qu’être étonné que le moment fort de la vie francophone, le Sommet de l’OIF, n’attire que peu l’attention des médias. Faute d’informations disponibles certainement, mais également sans doute à cause d’un manque de discernement des enjeux, et d’une périodicité trop faible. A terme, en fonction de l’investissement des différents acteurs, on peut avancer qu’une réunion annuelle serait souhaitable, se concentrant sur des tâches opérationnelles. En outre, une association plus large de la société civile multiplierait les retombées attendues d’un tel Sommet, et donnerait davantage de visibilité à l’événement. Pourquoi d’ailleurs ne pas organiser à l’occasion un Sommet de la Francophonie dans une ville n’appartenant pas à un pays membre de l’OIF, mais qui offrirait une vitrine appréciable ?
Afin de pouvoir véritablement redynamiser le mouvement francophone, ces quatre objectifs doivent être menés de concert.
[1] Matinale de France Inter, mardi 9 novembre 2010
[2] Frédéric Martel, « Culture : Pourquoi la France va perdre la bataille du ‘soft power’ », Terra Nova, 31 mars 2010.
[3] Relwendé Auguste SAWADOGO afriscoop.net dimanche 24 octobre 2010
[4] Chiffres du budget 2009 de l’OIF
[5] Mathieu van Berchem, swissinfo.ch
[6] B Cerquiglini, Tribune de Genève, 19/10/2010







Ajouter un commentaire